L'expert des relations

sociales et syndicales

Qu'est-ce que le trotskisme ?

Les trotskistes font, ces temps-ci, beaucoup parler d'eux. Mais le trotskisme, lui, reste une doctrine méconnue.

Grâce à M. Jospin, mais à son corps défendant, le trotskisme a fait durant quelques semaines la une des journaux - et c’est une bonne occasion pour essayer de savoir un peu mieux ce que c’est que ce trotskisme dont on parle tant.

Il est connu que de nombreux groupes ou partis se réclament de lui. Longtemps, on a cru suffisant de les traiter par la raillerie, de moquer leur manie des discussions doctrinales et des divisions qui en découlaient. On disait que les trotskistes se reproduisent par scissiparité, qu’il suffisait de deux trotskistes pour faire un parti et de trois pour faire une scission, que, quand deux groupes tentent de fusionner, le résultat, ce n’est pas un groupe, mais trois, car dans les groupes qui fusionnent, il y a toujours une minorité qui n’accepte pas la fusion, se sépare du groupe et en forme un nouveau.

Du lot, trois organisations se sont dégagées dont chacun connaît les noms, le principal leader. Mais, à part quelques spécialistes, il est peu de gens, même connaisseurs, qui seraient en mesure de dire avec précision ce qui sur le plan doctrinal, sépare Lutte ouvrière d’Arlette Laguiller de la Ligue communiste révolutionnaire d’Alain Krivine et de l’ Organisation communiste internationaliste, Parti des Travailleurs dont la figure emblématique demeure Pierre Lambert-Boussel.

Il est plus facile de retrouver les idées majeures dont tous se réclament ou se sont réclamés à un moment ou un autre et qui forment une sorte de corpus doctrinal commun.

Le trotskisme n’est pas un gauchisme

Commençons par une affirmation qui les ravira tous : le trotskisme n’est pas un gauchisme, si du moins (ignorant sa banalisation présente) on donne à ce terme sa valeur originelle : celle de communisme de gauche, ce communisme de gauche que Lénine stigmatisa dans une brochure fameuse, en le qualifiant de " maladie infantile du communisme ". L’erreur de ces gauchistes était de croire qu’il serait plus efficace, étant donné le caractère réactionnaire de l’aristocratie ouvrière qui dirige les syndicats, que les militants communistes renoncent à " travailler " dans les syndicats, en sortent et constituent de nouvelles organisations ouvrières qui, elles, seraient ouvertement communistes, ouvertement révolutionnaires. Gardez-vous en bien, disait Lénine en substance, car, dans ces syndicats-là, il n’y aura personne et, impuissants, ils ne seront d’aucune aide. Il faut aller là où sont les masses et les masses sont dans les syndicats réactionnaires (il voulait dire les syndicats réformistes) ou les suivent. Il faut que les communistes entrent dans les syndicats malgré tous les efforts qu’on fera pour leur " en fermer l’entrée, pour les en chasser, pour leur y rendre la situation intenable ".

Suivaient ces conseils justement fameux et qui révèlent les aspects les plus fâcheux, le mot est faible, de la mentalité (on n’ose pas dire, de la morale) communiste.

" Il faut savoir résister à tout cela, consentir à tous les sacrifices, user de tous les stratagèmes, user de ruse, adopter des procédés illégaux, se taire parfois, parfois voiler la vérité, à seule fin d’entrer dans les syndicats, d’y rester et d’y accomplir malgré tout la tâche communiste ".

Et ce qui est vrai pour les syndicats vaut aussi pour tout groupe, association ou parti qui paraît capable d’entraîner les masses, de les " mobiliser ".

Nul besoin de démonstration plus poussée après tout ce qu’on vient de lire ou d’entendre sur " l’entrisme " des trotskistes. Ils ne ressemblent en rien aux " communistes de gauche " ou " révolutionnaires de gauche " que Lénine excommuniait dans sa brochure. " La maladie infantile du communisme : le communiste de gauche " est un des livres de leur bible, comme elle l’est pour les " staliniens ", leurs frères ennemis.

Notons au passage que ce sont les trotskistes qui ont répandu l’usage des mots stalinien, stalinisme, au lieu de communiste, communisme, car eux-mêmes sont des communistes, et, à leurs yeux, les plus orthodoxes.

Le trotskisme est un marxisme-léninisme

Sauf erreur, l’expression marxisme-léninisme est d’origine stalinienne, il y a donc quelque cruauté à l’appliquer au trotskisme, mais force est bien de constater que les idées fondamentales sont les mêmes de part et d’autre, que les trotskistes ont adopté l’interprétation que Lénine a fait des théories de Marx, interprétation à laquelle d’ailleurs Trotski avait mis la main.

a) De la pensée de Marx, Lénine, Trotski et leurs disciples d’hier et d’aujourd’hui ont retenu que :

- dans toute société, l’économie joue le rôle principal, et c’est elle, ce sont ses lois qui, de proche en proche, détermine les rapports des hommes entre eux, le droit, la morale, les formes de la vie politique, l’art lui-même et bien entendu les religions : " l’infrastructure économique détermine la superstructure idéologique ". Ce ne sont pas les idées, ce n’est pas la volonté des hommes qui provoquent les changements de l’économie, ce sont les changements de l’économie qui entraînent une modification dans la pensée des hommes : c’est ce qu’on appelle la conception matérialiste de l’histoire.

- le socialisme, qui est la propriété collective ou commune de tous les biens, ou, à tout le moins, des instruments de production et d’échange, n’échappera pas à cette loi : il ne sera pas une création des hommes devenus soudain plus soucieux d’égalité et de communauté. Il sera le produit inéluctable de l’évolution nécessaire des phénomènes économiques, les lois du marché, et notamment celles de l’offre et de la demande, construisant dans le sein de la société capitaliste les fondements de la société socialiste. Ces lois sont la concentration industrielle (qui fait disparaître les petites entreprises, impossibles à collectiviser, au profit des grandes qui deviennent des monopoles, lesquels anéantissent la concurrence et permettent ainsi à la puissance publique qui s’en emparera d’administrer l’économie au lieu de se soumettre aux lois du marché), la paupérisation, absolue ou relative, qui exaspère la lutte des classes (voir ci-après), l’inéluctabilité des crises de surproduction et de chômage qui ne cesseront de se succéder jusqu’à la dernière, la crise générale du capitalisme.

- toute société est divisée en classes qui sont, dans la société capitaliste, la bourgeoisie capitaliste et le prolétariat ouvrier. Ces classes ont des intérêts antagonistes, sont donc nécessairement en lutte perpétuelle l’une contre l’autre. Cette lutte des classes s’ajoute au jeu naturel des lois de l’économie pour accélérer l’évolution de la société capitaliste vers la révolution qui, en faisant disparaître la propriété individuelle, fera disparaître du même coup la bourgeoisie capitaliste en tant que classe, et en même temps la division de la société en classes.

- lors de la crise générale du capitalisme, la classe ouvrière, formée en parti politique, s’emparera du pouvoir et instaurera la dictature provisoire du prolétariat, le temps nécessaire pour passer de la propriété individuelle à la propriété collective des moyens de production et d’échange.

b) L’apport de Lénine (et de Trotski) se ramène essentiellement à quatre thèses :

- l’incapacité révolutionnaire de la classe ouvrière, laquelle est, par elle-même, incapable de réaliser le socialisme, et même de le concevoir, étant tout juste capable de s’élever jusqu’au syndicalisme, c’est-à-dire à l’action pour l’amélioration de son sort dans le cadre de la société capitaliste (thèse développée en 1902 dans Que faire ?)

- dès lors s’impose la nécessité d’une avant-garde de révolutionnaires professionnels qui, armée de la doctrine marxiste et des lois de l’évolution sociale qu’elle énonce, conduira le mouvement révolutionnaire jusqu’à l’instauration de la société nouvelle.

- cet avant-garde s’incarne dans un parti unique de la classe ouvrière, soumis à une discipline de type militaire, uni comme une seule coulée d’acier, incapable par lui-même de mobiliser suffisamment les masses pour s’emparer du pouvoir, mais capable de s’emparer par le noyautage et le travail fractionnel, de la direction des organisations de masse, tels les syndicats, qui, elles, peuvent mobiliser les larges masses et de mettre la force de celles-ci au service de l’action du parti. On retrouve ici l’entrisme dont il est parlé plus haut.

- l’action des militants communistes dans les organisations de masse les met au contact de militants non-communistes qui peuvent les corrompre intellectuellement, par exemple les amener à faire passer les intérêts du syndicat avant les intérêts du parti ; en conséquence ils doivent être soumis à un contrôle constant et à une épuration permanente.

Sauf dans le détail et dans les nuances, les deux écoles ont adopté et appliqué ces thèses, les staliniens aussi bien que les trotskistes.

Octobre 1917 : un coup de force blanquiste, non une révolution marxiste

Les circonstances historiques ont fait que ni Lénine ni Trotski n’ont pratiqué la révolution en respectant les règles établies par Marx (auxquelles Marx lui-même aurait sans doute été infidèle).

Selon les critères marxistes, la situation en Russie était mûre pour une révolution démocratique bourgeoise, et non pour une révolution socialiste. La Russie commençait à peine son industrialisation et, si elle la poursuivait de façon très rapide (grâce notamment à des capitaux qui venaient de France), elle demeurait en majorité paysanne, artisanale, rurale. La classe ouvrière, concentrée il est vrai dans quelques grands centres, ne formait qu’une part modeste de la population, beaucoup moins de 10%.

Quand le tsarisme s’effondra, en février 1917, sans que les bolcheviks n’y fussent pour rien, son héritier aurait dû être, selon les critères marxistes, un régime de démocratie bourgeoise - ce qui fut très grossièrement le cas avec le gouvernement du socialiste Kerenski. Loin de laisser faire l’expérience et de contribuer à sa réussite, Lénine et Trotski engagèrent contre lui une lutte sans merci, et, en octobre 1917, s’emparèrent du pouvoir. Ils s’en emparèrent, non en s’appuyant sur un mouvement profond des masses ouvrières, qui ne bougèrent pas, mais par un coup de force perpétré à l’aide de très petits bataillons de marins, de soldats et d’ouvriers. " Ce fut aussi facile que de soulever une plume ", dira Trotski.

Le socialiste Charles Rappoport, qui aimait les mots d’esprit, a qualifié la prise du pouvoir par les bolchéviks de " blanquisme à la sauce tartare ". En effet, Blanqui, le concurrent de Marx en fait de révolution au XIXème siècle, préconisait la prise du pouvoir par des équipes révolutionnaires clandestines ou semi-clandestines. Cette clandestinité les contraignait à ne comprendre que de faibles effectifs, mais leurs hommes, infiltrés dans des endroits névralgiques étaient en mesure de prendre la tête des moindres mouvements de masses, de les transformer en mouvements insurrectionnels, de s’emparer ainsi du pouvoir et d’instaurer la dictature qui engagera la transformation sociale.

Lénine et Trotski étaient trop bons marxistes pour ne pas savoir que les conditions du socialisme, telles que Marx les exigeait, n’étaient pas réunies en Russie, mais ils n’ont pu résister à saisir une occasion propice et ils ont aussi pensé que cette prise du pouvoir, apparemment anachronique, pourrait servir d’exemple, réveiller en Europe les énergies révolutionnaires contrariées par l’état de guerre, amener les socialistes d’Allemagne (surtout d’Allemagne), de France, de Grande-Bretagne, etc., à s’emparer à leur tour du pouvoir, à instaurer chez eux le socialisme et à venir en aide à leurs camarades russes. La révolution russe n’était que le premier épisode de la révolution mondiale.

D’où la création de l’Internationale communiste, pour arracher la direction des partis socialistes à ceux que l’on dénonçait comme des " social-patriotes " et des " social-traitres ". D’où une intense propagande en Europe et dans le monde dont les traces n’ont pas disparu.

La vague révolutionnaire, dont les bolchéviks pensèrent un moment qu’elle allait submerger l’Europe, reflua très vite et, dès le début des années vingt, il fut évident qu’on ne pouvait plus compter sur la révolution en Europe pour venir en aide à la révolution russe. Il fallait ou renoncer à l’entreprise ou se résigner à construire le socialisme dans un seul pays alors que la doctrine enseignait qu’il ne pouvait être qu’international.

Deux façons de servir la révolution russe

C’est alors que les chemins divergèrent.

Négligeons les questions de personnes, les ambitions des uns et des autres, les rivalités assassines. Elles ont joué un grand rôle, conformément à la règle qui veut que les révolutionnaires se détruisent eux-mêmes - comme on l’a vu au temps de la révolution française quand Robespierre faisait guillotiner Danton qui avait fait guillotiner les Girondins qui avaient fait guillotiner le roi, Robespierre devant être guillotiné à son tour.

Du sang, du sang, il faut du sang, Pour abreuver la guillotine. Versons à boire à la machine, Il faut du sang, toujours du sang.

L’essentiel est ailleurs et c’est lui du reste qui donne un certain sens à des massacres insensés.

Tous étaient d’accord pour sauver la révolution russe, pour penser que l’Internationale, que toutes ses sections, tous les partis communistes opérant partout dans le monde devaient consacrer le meilleur de leurs forces à sauver l’entreprise révolutionnaire engagée en Russie.

Pour cela, selon Staline, les communistes du monde entier devaient subordonner leurs actions aux besoins du parti communiste russe, aux besoins du parti qui avait la responsabilité d’un Etat, d’une nation, d’un Etat et d’une nation qui jouaient un rôle sur l’échiquier international, ce qui l’amenait à conclure toutes sortes de compromis avec les Etats capitalistes. C’est lui, le Parti communiste de l’Union soviétique, qui savait le mieux ce qui convenait à la révolution russe et tous les partis-frères, toutes les sections de l’Internationale devaient lui apporter l’aide qu’il leur demandait, dans les formes qu’il leur demandait, et cela, même en renonçant, s’il le fallait, à l’agitation révolutionnaire dans leur pays, à exploiter des occasions qui s’offriraient de faire chez eux la révolution, d’y prendre le pouvoir. Ils se rattraperaient quand le socialisme aurait définitivement triomphé en Russie, laquelle viendrait alors à leur aide. En servant la Russie soviétique et son parti communiste, ils servaient à terme la révolution dans leur propre pays.

Tout ce qui est bon pour la révolution russe est bon pour la révolution mondiale.

Trotski, lui aussi, voulait sauver la Révolution russe. Il a toujours considéré que le régime instauré en Russie était supérieur à tous les autres, parce qu’il avait aboli presque totalement la propriété individuelle et instauré la propriété collective. Il dénonçait les déviations bonapartistes et bureaucratiques du régime, mais il ne le considérait pas moins comme progressiste. Tant que serait maintenu ce socle, la propriété collective, la Russie soviétique serait à l’avant-garde des nations.

Il fallait donc la défendre, mais pour lui venir vraiment en aide, les partis communistes du monde entier devaient entretenir dans le pays où ils opéraient, fût-il semi-colonial ou colonial, une agitation révolutionnaire de tous les instants, tenter de s’emparer du pouvoir, y faire la révolution. Non seulement cette agitation paralyserait les Etats réactionnaires dans toute entreprise éventuelle contre l’Union soviétique, mais encore et surtout elle permettrait l’édification du socialisme en URSS. En effet, par suite de la division internationale du travail, l’économie mondiale, le marché mondial sont devenus des réalités qui diffèrent des économies nationales et les dominent. Le socialisme ne peut survivre longtemps en Russie s’il n’est pas étendu, sinon au monde entier, du moins, dans une première étape, au plus grand nombre des pays anciennement industrialisés. C’est donc en faisant chez eux la révolution que les différents partis communistes serviront le mieux le socialisme en URSS.

Tout ce qui est bon pour la révolution mondiale est bon pour la révolution russe.

D’où cette agitation fomentée un peu partout dans le monde par les trotskistes, et notamment dans des pays qui, pas plus que la Russie de 1917, ne présentent les caractères de pays industriels.

L’enfermement de la construction du socialisme dans un seul pays est la raison profonde des dérives du communisme stalinien, de ses déviations thermidoriennes, bonapartistes, bureaucratiques. Le communisme doit impérativement être international.

Qu’on n’aille pas croire pour autant que Staline ait jamais été un patriote russe (lui qui ne fut même pas un patriote géorgien). Ce n’est pas la Russie qu’il entendait servir, mais le communisme, et il a mis la Russie au service du communisme, il s’en est servi comme d’un instrument, et de quelle manière ! Mais il est vrai que cette façon de subordonner l’action de l’ensemble du mouvement communiste mondial aux intérêts de la construction du socialisme en Union soviétique, c’est-à-dire aux intérêts de l’Union soviétique derrière laquelle on croyait voir encore la Russie, a pu faire penser que le communisme stalinien était une sorte de national-communisme.

Le trotskisme, quant à lui, ne peut être suspecté de déviation nationaliste. Il est demeuré profondément internationaliste et il ne se soucie guère des sentiments nationaux que pour les combattre... ou pour les utiliser, lorsqu’ils peuvent l’être pour des mobilisations contestataires de masse contre le pouvoir en place et l’ordre établi.

La révolution permanente

En simplifiant quelque peu, en schématisant peut-être à l’excès, on pourrait ramener tout ce qui fait l’originalité de la pensée trotskiste par rapport aux doctrine et pratique staliniennes, à une idée, une " thèse " qui fut au centre de la polémique entre Staline et Trotski, du moins dans la partie de cette polémique où l’on recourait à d’autres arguments que la balle dans la nuque et le piolet. Cette thèse, c’est celle de la révolution permanente.

Cette thèse, c’est l’affirmation que, dans les pays qui n’ont pas encore fait leur révolution démocratique bourgeoise, qui ne sont donc pas parvenus au stade du capitalisme industriel, et même, pour certains qui sont nombreux, à l’indépendance nationale, les révolutionnaires socialistes, agissant au nom de la classe ouvrière nationale encore embryonnaire et aussi et surtout de la classe ouvrière internationale, et en s’appuyant sur les masses paysannes, peuvent et doivent s’emparer du pouvoir, établir une dictature dite du prolétariat, et, grâce à cette dictature, accomplir la révolution démocratique et, le cas échéant de libération nationale, et passer sans dételer à la révolution communiste.

Bien qu’elle soit peu marxiste, car elle admet que l’on puisse faire la révolution socialiste, établir la dictature du prolétariat dans des pays qui n’ont pas encore été industrialisés et où il n’y a pas de prolétariat industriel important, cette thèse peut se recommander de Marx lui-même, tout au moins du Marx de la jeunesse, celui du Manifeste communiste, le Marx qui venait de tracer les grandes lignes de sa doctrine avant d’avoir procédé à une étude profonde de l’économie politique et de ce qu’Auguste Comte vers les même années baptisait du nom de sociologie.

On lit en effet dans le Manifeste, qu’en Allemagne (où Marx pensait que la révolution éclaterait en premier) le parti communiste devait se ranger " aux côtés de la bourgeoisie révolutionnaire, contre la monarchie, la propriété féodale et la petite bourgeoisie ", mais sans laisser les ouvriers oublier qu’il existe un antagonisme fondamental entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin qu’ils puissent " immédiatement tourner, comme autant d’armes, contre la bourgeoisie, les conditions sociales et économiques que la bourgeoisie ne peut manquer de faire naître ", afin que " la révolution bourgeoise ne soit que le prélude immédiat de la révolution prolétarienne ".

Autrement dit, si la révolution, quelle qu’elle soit, de libération nationale ou de démocratie bourgeoise, de réforme agraire (fut-ce dans le sens du partage des terres), s’accomplit sous la direction d’un parti communiste exerçant la dictature, il sera possible de prolonger l’élan révolutionnaire, de le pousser au delà de son objectif primitif et de passer sans désemparer à la révolution socialiste.

Toute révolution est bonne, quels que soient les sentiments et les aspirations des masses en mouvement, pourvu que les communistes parviennent à en prendre et à en conserver la direction. Et l’on voit ici à nouveau la nécessité de l’entrisme, les communistes, toujours minoritaires, étroitement minoritaires ne pouvant prendre la tête des mouvements de masse qu’après avoir noyauté plus ou moins clandestinement des organisations qui, elles, parce qu’elles ne sont pas communistes, sont capables de mobiliser les masses.

Il ne serait pas difficile de montrer que les staliniens, à quelques nuances près, il est vrai importantes, ont professé, pratiqué en tous cas, sous un autre nom, des idées identiques.

Mieux vaut souligner, pour terminer, que cette notion de révolution permanente implique un " volontarisme ", un primat de la politique qui est à l’opposé du déterminisme économique, de la conception matérialiste de l’histoire.

On est loin du Marx qui écrivait :

" Une société ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir et jamais de nouveaux et supérieurs rapports de production ne se substituent à elle avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports aient été couvées dans le sein même de la vieille société ". (Contribution à la critique de l’économie politique. Préface)

Là est le meilleur de Marx. Tout socialiste qui s’en écarte retombe de la " science " dans l’utopie, et l’utopie, quand elle descend du rêve dans la réalité, est toujours meurtrière.

Le trotskisme est donc beaucoup plus un léninisme qu’un marxisme. Le stalinisme aussi.

Il est vrai que Marx lui-même, hélas ! en ce sens-là était loin d’être toujours marxiste.

La mondialisation, espoir du marxisme

" Le marxisme procède de l’économie mondiale considérée non comme la simple addition de ses économies nationales, mais comme une puissante réalité indépendante créée par la division internationale du travail et par le marché mondial qui, à notre époque, domine tous les marchés nationaux.

" Les forces productives de la société capitaliste ont depuis longtemps dépassé les barrières nationales. La guerre impérialiste [la première guerre mondiale] ne fut qu’une des manifestations de ce fait.

" La société socialiste devrait représenter, au point de vue production et technique, un stade plus élevé que le capitalisme. Si l’on se propose de construire la société socialiste àl’intérieur des limites nationales, cela signifie qu’en dépit de succès temporaires, on freine les forces productives, même par rapport au capitalisme. C’est une utopie réactionnaire que de vouloir créer dans le cadre national un système harmonieux et suffisant composé de toutes les branches économiques... "

Léon Trotski
La révolution permanente
1932.

 

 

Imprimer E-mail