L'expert des relations

sociales et syndicales

Les ouvriers sont-ils de gauche ou de droite ?

Les élections politiques traduisent un déplacement du vote ouvrier, au détriment de la gauche et en faveur de la droite extrême. Pourquoi ?


On s’étonne un peu partout que des ouvriers aient déserté le vote communiste ainsi que le vote socialiste pour des candidats d’extrême droite, et qu’ils aient été très nombreux à le faire, 30 % nous dit-on, près d’un tiers. Un énorme contingent auquel il faut encore ajouter 25% des chômeurs, parmi lesquels assurément beaucoup d’ouvriers. Et d’appeler à la rescousse les bas salaires, la précarité de l’emploi, les réactions contre l’immigration dont les ouvriers qui sont au bas de l’échelle souffriraient plus que qui que ce soit, du fait de la concurrence sur le marché du travail et de la cohabitation dans les quartiers populaires.

Les diverses explications renferment leur part de vérité : les phénomènes sociaux sont toujours complexes, mais avant d’en chercher les raisons, il faut en déterminer les contours, la nature, et tout d’abord l’existence. Est-ce vraiment un fait nouveau que ce vote à droite d’un nombre important d’ouvriers ? L’opinion commune, à laquelle personne ou presque ne réfléchit plus - c’est un dogme établi- veut que les ouvriers soient de gauche, et plus précisément socialistes, dans les diverses acceptations de ce terme, qu’ils le soient depuis toujours et pour ainsi dire par état : leur condition d’ouvrier les conduit logiquement à être de gauche et socialistes.

C’est cette opinion-là qu’il faut remettre en cause avant de se demander pourquoi, en mai dernier, Le Pen et accessoirement Mégret ont attiré des voix ouvrières. Autrement dit, es-ce que la classe ouvrière est inéluctablement de gauche ?

- La " classe ouvrière " est toujours multiple -

Notons d’abord que les mots, sous leur apparente transparence, dissimulent ou déforment les réalités qu’ils prétendent désigner.

Jusqu’à la fin du XIXème siècle, on a parlé des classes ouvrières au pluriel (" De la capacité politique des classes ouvrières ", c’est le titre du dernier livre de Proudhon et l’on a parlé ainsi bien après sa mort). C’est sous l’influence du marxisme, c’est aussi pour se distinguer des républicains et des radicaux que les socialistes, par une propagande inlassable, ont réussi à substituer le mythe de la classe ouvrière, une et consciente d’elle-même, au mythe du Peuple, fondement des systèmes démocratiques.

Or, aujourd’hui encore, où pourtant " la classe ouvrière ", en se raréfiant, aurait pu se densifier, où plus d’un siècle de propagande socialiste a enfoncé dans les esprits l’idée qu’il n’y a qu’une classe ouvrière, aux intérêts et aux comportements identiques, après un siècle aussi de " confédéralisme syndical ", l’homogénéité n’est toujours pas réalisée, et la prétendue classe ouvrière est toujours multiple, toujours hétérogène, diverse d’un point du territoire à un autre, diverse aussi d’une profession, d’un métier à un autre.

Il n’est pas douteux d’ailleurs que, parmi les raisons de " l’absentéisme syndical " français, de la répugnance des ouvriers français à se syndiquer, il faut faire une place importante au " confédéralisme " qui caractérise notre mouvement syndical, qui privilégie de façon excessive les revendications générales - du reste " politisables " - aux revendications professionnelles, catégorielles comme on dit pour les condamner.

On n’est pas sur une réalité beaucoup plus solide quand on parle de la gauche. Là encore, le pluriel s’impose : il s’employait volontiers autrefois, avant qu’il n’ait été abandonné au profit de " gauche plurielle ". Surtout, c’est le contenu du mot qui a changé.

Aujourd’hui gauche s’identifie à peu de choses près à socialiste : on est de gauche quand on pense que, pour soustraire partiellement ou totalement, la classe ouvrière (ou le peuple) à la misère et à la précarité, il faut une intervention persévérante et massive de l’Etat dans la vie économique, voire l’administration de l’économie par l’Etat, soit par l’extension des services publics, soit par la collectivisation des grands moyens de production et d’échange.

Or, cette " vérité " est relativement récente. Vérité au delà de 1936, erreur en deçà : jusqu’en 1936, la gauche a été libérale, elle l’a été en matière politique et elle l’a été en matière économique. Les radicaux ont bataillé farouchement pour empêcher les socialistes d’introduire la nationalisation dans le programme du Front populaire et il est vraisemblable que, même sans l’aide des communistes, ils y seraient également parvenus, car ils en faisaient une condition sine qua non du contrat électoral qu’on les invitait de conclure avec la SFIO et le PCF.

Toute la politique sociale de la Troisième République, depuis la loi syndicale de 1884 jusqu’à celles des assurances sociales en 1928-1930, des allocations familiales en 1932 a été l’œuvre de gouvernements et de majorités se réclamant de l’économie libérale, ceux qui ont mis le point final aux lois sur les assurances nationales, étant d’ailleurs des libéraux de droite puisqu’ils avaient pour nom Raymond Poincaré et André Tardieu, Pierre Laval aussi, même si son nom n’est pas aussi démonstratif, puisqu’il avait fait ses premières classes politiques dans le syndicalisme révolutionnaire et qu’il avait même été un temps l’avocat de la CGT.

Quelles sont les convictions qui font ou ont fait qu’on est ou qu’on a été de gauche ou de droite ?

- Laïcité et République -

La laïcité de l’Etat, de toutes les institutions publiques, à commencer par l’école, ou pour parler plus franchement l’hostilité à l’égard de la religion, plus particulièrement de l’Eglise catholique. Le problème ne soulève plus les mêmes passions qu’autrefois et l’on pourrait n’y faire référence que pour mémoire. Mais il est vrai que toute une partie du monde ouvrier, même à Paris, est restée longtemps attaché aux pratiques religieuses. Et, pour s’en tenir à un de ces " faits significatifs " qui résument des situations plus générales, il est caractéristique que, lors de la scission de la CFTC et la création de la CFDT en 1964, ce soit la fédération la plus ouvrière, celle des mineurs, qui refusa de renoncer à toute référence à l’Eglise et à sa doctrine sociale.

Deuxième valeur de gauche : la République, et tout particulièrement la République parlementaire. C’est sur ce point, semble-t-il, que les ouvriers se soient le plus rapidement et le plus largement ralliés à ce qui était au XIXème siècle la revendication première de la gauche. A leurs yeux, la monarchie, ce n’était pas tant le Roi c’était la féodalité, plus précisément, le système des corporations avec leur monopole du travail : l’élite ouvrière n’entendait pas y retourner.

La République est définitivement entrée dans les faits, dans les habitudes, et, par suite de cette banalisation, qui fait sa solidité, elle ne mobilise plus les passions. Pour reprendre en les retournant les paroles de l’hymne si populaire au temps de la Révolution française, la République ne nous appelle plus guère et les politiques de nos jours font fausse route quand ils croient renforcer leurs propos, les rendre plus vibrants quand ils parlent de la loi républicaine, des libertés républicaines, de l’Etat républicain. L’adjectif sonne un peu creux. On sent l’artifice, et l’adjectif affaiblit au lieu de grandir. On n’ose plus mettre de majuscule au substantif ainsi donné.

Toutefois, si tout le monde est républicain, il y a divergence plus ou moins avouée sur la forme de la République, et il faut reconnaître que la république à forme parlementaire, celle qui privilégie le pouvoir législatif par rapport au pouvoir exécutif, et qui fut longtemps l’expression politique, la doctrine traditionnelle de la gauche libérale, n’a pas toujours joui d’une grande popularité dans les milieux populaires en général et dans les milieux ouvriers tout particulièrement. On s’y méfie des parlementaires, des promesses électorales qui ne sont pas tenues. C’est cette méfiance que les anarcho-syndicalistes et syndicalistes révolutionnaires ont exploité, entre autres, pour prendre la direction de la CGT au début du XXème siècle. C’est elle qui explique que l’on ait si longtemps cherché, au début du mouvement ouvrier comment on pourrait bien assurer une présence directe des ouvriers au Parlement. Et dans l’immense raz de marée électoral de 1958 qui retira tant d’électeurs au Parti Communiste et au Parti socialiste pour les donner au général de Gaulle, les ouvriers se comptaient assurément par centaines de milliers, convaincus non sans raison de l’impuissance du système parlementaire ; sensibles aussi, il faut le dire, à la personnalisation du pouvoir.

- Le sentiment patriotique -

De Gaulle, c’était aussi la patrie, le patriotisme, et les ouvriers ont été durant deux siècles profondément patriotes, patriotes souvent jusqu’à être cocardiers et chauvins, patriotes jusqu’au bellicisme. Certes, ces sentiments se sont atténués. L’esprit de paix s’est répandu et la multiplication des contacts internationaux, l’expérience ou le souvenir de redoutables épreuves qui font du vingtième siècle l’un des plus sanglants de l’histoire ont émoussé, et plus qu’émoussé la pointe belliciste du patriotisme ouvrier et sa pointe xénophobe. Le patriotisme n’est pas mort pour autant, le besoin de patriotisme encore moins. Dans une société qui se disloque, où les individus qui ont de moins en moins de repères, cherchent à s’intégrer dans des communautés réchauffantes et protectrices, la patrie pourrait être le grand recours.

Qu’on n’aille pas croire - il faut le répéter - que les ouvriers votent pour les nationalistes, même extrêmes, pour des raisons d’intérêt matériel, parce que les ouvriers étrangers leur prennent leur travail, font baisser les salaires, que la cohabitation à l’usine ou dans le quartier n’est pas toujours facile, ou parce que la mondialisation entraîne des délocalisations et des pertes d’emplois. Tout cela compte, bien sur, mais demeure superficiel. La raison majeure est plus profonde. Elle est d’ordre spirituel, ou, disons-le pour ceux que cet adjectif choquerait, elle est d’ordre physiologique. L’homme est un animal social. Il a besoin de se sentir membre d’une communauté ; il en a besoin pour sa sécurité morale encore plus que pour sa sécurité matérielle.

On peut rappeler que le parti communiste a réalisé ses deux grandes poussées en effectifs, en électeurs, en influence et considération -et cela y compris et peut-être même surtout dans les milieux ouvriers, quand il a rompu -tactiquement- avec son antipatriotisme congénital (" Les prolétaires n’ont pas de patrie ")- et s’est paré aux couleurs nationales, en 1935, quand il a " repris " le drapeau tricolore, la Marseillaise, crié " Jeanne d’Arc avec nous ", parlé avec révérence de " l’armée républicaine " et de Monsieur le Général Weygand, en 1945, quand il est apparu comme régénéré par son action dans la Résistance, un grand parti national populaire, républicain et social.

Au demeurant, ce n’est pas aux ouvriers seulement qu’aujourd’hui la patrie manque.

- Quand la gauche s’identifie au socialisme, les ouvriers ne suivent pas forcément -

La gauche, jadis libérale, s’identifie aujourd’hui au socialisme. Les socialistes n’ont pas cessé de prétendre que les ouvriers, c’étaient eux, qu’ils étaient le parti de la classe ouvrière - ce qui faisait que la classe ouvrière prétendue une avait plusieurs partis, le PS, le PC et divers autres pour l’incarner, qu’ils n’étaient pas seulement au service de la classe ouvrière, mais qu’ils étaient cette classe elle-même, son incarnation politique, sa pensée et sa conscience, sachant mieux qu’elle ce qu’elle est, ce qu’elle pense, ce qu’elle veut et le destin que lui réserve l’Histoire.

Admettons que le socialisme réponde au besoin de solidarité qu’éprouvent les ouvriers, à l’aspect rationnel de ce besoin (" nous avons des intérêts communs et il faut agir de concert pour les défendre ") et à son aspect irrationnel (le besoin de communauté dont il est parlé plus haut). Certaines de ses idées et de ses intentions n’ont jamais été largement admises dans les milieux ouvriers , ou, si elles l’étaient verbalement, elles n’avaient aucune influence sur le comportement des individus dans leur vie quotidienne.

Dès la fin du XIXème siècle, les marxistes comme Jules Guesde ont compris qu’il fallait abandonner le mot communisme, qui introduisait la communauté des biens jusque dans la vie privée, pour celui de collectivisme, qui signifiait que seuls les instruments de production entreraient dans la propriété commune, le salaire étant maintenu afin que chacun dépense et consomme comme il l’entend, au lieu de recevoir ce dont il a besoin du magasin ou de l’économat communautaire.

Cette distinction subtile (dont d’ailleurs la sincérité est loin d’être certaine) a-t-elle réussi à faire de la totalité ou de la majorité des ouvriers des partisans de la propriété collective ou sociale des moyens de production et d’échange, pour user de la formule sacramentelle ? Longtemps, - tant que la grande entreprise ne l’eût pas emporté - le rêve d’un nombre considérable d’ouvriers était de " se mettre à son compte ", de devenir patron eux aussi, ce qui, politiquement (dans la mesure où la politique avait quelque chose à voir en la matière) était un comportement de gauche quand la gauche était libérale, mais est devenu un comportement de droite depuis que la gauche est socialiste.

Qui sait si ce rêve ne viendra pas hanter un bon nombre d’ouvriers, maintenant que la réalité nous a démontré que Marx se trompait, que si la concentration capitaliste, pour réelle qu’elle soit - nous sommes à l’ère des mastodontes - n’a pas empêché non seulement la survie mais le développement des petites et moyennes entreprises.

En tout cas, socialistes ou non, les ouvriers dans leur immense majorité, aspirent à devenir propriétaires de leur appartement ou, mieux, de leur pavillon individuel, moyen pour eux de garantir leur indépendance et leur sécurité personnelles. Bref, pour reprendre la terminologie sociale des marxistes, la " classe ouvrière " aspire dans son ensemble à devenir une " petite bourgeoisie ".

Elle y est d’ailleurs en grande partie parvenue, et l’on ne voit pas en quoi ce serait un mal, sauf pour ceux qui comptaient sur la précarité et la médiocrité de la condition des ouvriers pour mener à bien leurs utopies sociales.

Reprenons notre antienne : cette aspiration à la propriété personnelle était politiquement de gauche quand la gauche était libérale ; elle est politiquement de droite maintenant que la gauche est socialiste.

- Méfiance à l’encontre des mœurs nouvelles -

Un trait nouveau s’ajoute à tout cela pour expliquer le vote populaire, le vote ouvrier pour l’extrême droite. Depuis une vingtaine d’années, la gauche politique, la gauche gouvernante est toute imprégnée des idées de 1968 - de la plus grande révolution des idées et des mœurs que la France ait connue depuis 1848. Cette révolution, anarchiste dans son principe, même si la plupart de ses acteurs ne le savaient pas, a profondément ébranlé les valeurs morales traditionnelles : qu’il s’agisse de la famille, de l’autorité paternelle et d’ailleurs de toute autorité, du rôle de la femme, du travail et de l’honneur qui s’attachait au travail, de la délinquance et de sa sanction, de la sexualité en ses diverses manifestations et en sa publicité, de l’obéissance et de la discipline, du costume ( dont les métamorphoses sont allées bien au-delà des variations habituelles de la mode), de la politesse, du langage lui-même, non seulement les propos, mais les comportements ont subi une véritable révolution.

Il ne s’agit pas ici de juger, de dire si c’est bien ou si c’est mal. Il n’est pas besoin d’ailleurs d’être féru de dialectique pour savoir que tout a son côté positif, son côté négatif. Il s’agit de faire un premier constat : à savoir qu’en ces domaines, il y a eu des changements profonds et soudains, dans les idées et dans la pratique ; d’en faire un second, qui est qu’en ces matières les classes populaires, les ouvriers tout autant que les paysans, sont extrêmement conservateurs. Les révolutions dans les mœurs sont pour l’essentiel le fait de la bourgeoisie intellectuelle. Le reste de la société suit ou ne suit pas, suit ou repousse et parfois violemment. Qu’on se souvienne du sort qu’on faisait jadis dans les ateliers à ceux qu’on soupçonnait d’homosexualité !

Toutefois, même s’ils n’osent plus le dire ouvertement pour ne pas avoir l’air d’être ringards, quantité d’ouvriers n’ont guère apprécié un certain mépris du travail qui met à rude épreuve les agents de maîtrise qui ont la charge d’intégrer les jeunes dans leurs ateliers, ni la complaisance dont bénéficient les jeunes délinquants, ni les hauts cris que l’on a poussés parce qu’une taloche avait été donnée à un petit pris sur le fait.

Comportement de droite ! Soit. Mais les instituteurs qui, il y a cent ans, ont ancré la République dans la nation ne pensaient pas autrement.

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