L'expert des relations

sociales et syndicales

La leçon du CPE : revoir tout notre système éducatif

Le « contrat première embauche » souhaité par le Premier ministre rencontre une très vive opposition des syndicats de salariés et des mouvements étudiants et lycéens. Son but : donner plus de souplesse au marché du travail, dans une économie confrontée aux exigences de la mondialisation.

Le problème de fond se situe en amont. C’est celui de l’inadéquation de la formation et du monde du travail. Notre pays souffre d’un système éducatif archaïque et sclérosé.

L’énoncé des vérités économiques prend parfois des allures paradoxales qui, de prime abord, paraissent défier le bon sens. C’est ainsi que, quelques années avant la guerre, au sortir d’une expérience de contrôle des changes grâce auquel on avait prétendu mettre fin à « l’évasion des capitaux », Léon Blum constatait, dans son langage élégant, que les capitaux étaient « de grands oiseaux migrateurs à qui il fallait laisser la liberté de partir si l’on voulait qu’ils restent ».

On pourrait transposer la formule pour mettre en évidence le fond du problème du jour et dire qu’il faut laisser aux employeurs, surtout ceux des petites entreprises, la liberté de licencier si l’on veut qu’ils embauchent. Car les privilèges des salariés sont tels aujourd’hui (ce qui a son côté bénéfique) qu’un employeur redoute ne pas pouvoir se défaire aisément de ses nouveaux embauchés, si l’embellie de la situation sur laquelle il avait compté pour accroître ses ventes et sa production ne se poursuit pas ou ne se révèle pas à la hauteur de ses calculs, si surtout l’inconnu qui s’est présenté à sa porte pour devenir son collaborateur ne donne pas ce que l’on attendait de lui.

Passent encore ceux qui peuvent exciper d’une expérience professionnelle. Leur seconde embauche se fera moins à l’aveuglette que la première et la troisième que la seconde. Ceux qui n’ont d’autre fiche signalétique que la peau d’âne que leur a délivrée l’Education nationale, même si elle ne le fût pas dans la facilité (80 % de bacheliers !) laissent légitimement méfiants et perplexes ceux qui sont chargés de recruter de nouveaux salariés.

Passons même pour l’instant sur ceux qui sortent du système éducatif sans le moindre de ces diplômes qui sont devenus à tous les niveaux la carte de visite obligatoire sans laquelle vous n’êtes même pas reçu. Beaucoup de ceux qui sortent de l’université avec de brillants bacs plus 3, 4 ou 5 ne sont pas logés à meilleure enseigne, car ils sont inutilisables tes quels dans l’industrie, le commerce, la plupart des services. Telle jeune fille se plaignait à la télévision d’enchaîner stages et CDD malgré un bac plus cinq. Mais elle avait passé cinq ans à l’école du Louvre ! Telle autre excipait de trois unités de sociologie et de deux d’histoire. Jugez de la perplexité d’un DRH de l’industrie, du commerce, voire des services en présence de pareils CV. Heureux les étudiants qui ont été obligés pour vivre d’accepter de « petits boulots » ! Ils auront pu ajouter à leur formation de clerc quelques aperçus sur le monde du travail concret !

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L’Université ne prépare pas à un métier

L’Université croit avoir pour mission de conduire ceux qui lui sont confiés - c’est-à-dire aujourd’hui quasi tous - aussi loin qu’ils peuvent aller dans la voie que leur ouvrent leurs capacités intellectuelles et leurs penchants personnels, sans se soucier le moins du monde si cette formation débouche sur autre chose qu’un titre universitaire, sur une possibilité d’embauche. C’est à la société, d’après eux, qu’il incombe de s’adapter pour absorber (au niveau d’exigence qu’ils croient que leur autorise le niveau de leur diplôme) ces produits de l’Université dont un trop grand nombre sont des infirmes économiques.

Conçue au Moyen Age pour former des clercs, l’université ne se résigne pas à se livrer à des besognes plus prosaïques.

Si encore l’Education nationale avait borné son ambition à former les élites qu’on dira intellectuelles pour ne pas laisser oublier qu’il y a d’autres élites ! Mais, depuis la fin de la première guerre mondiale, des universitaires isolés d’abord, puis depuis une cinquantaine d’années, l’ensemble de l’Education nationale (qui n’avait point par hasard troqué son ancien nom d’Instruction publique pour son actuelle appellation) et tout particulièrement la FEN, sa puissante organisation syndicale avec laquelle ont dû compter tous les ministres qui passent alors qu’elle demeure, ont conçu le rêve démesuré, l’ambition titanesque, de former l’ensemble de la nation, d’être la formatrice unique de tous les citoyens d’une république elle-même unique, d’avoir le monopole si possible absolu de la préparation de tous à la vie sociale, à la place que chacun aura à tenir dans la République.

Les méfaits de l’école unique

Sans se méfier du caractère totalitaire de l’entreprise, évoquant au contraire la démocratie, hier l’égalité du point de départ, aujourd’hui l’égalité des chances, qui l’une et l’autre ne sont pas des données de l’observation ni de l’expérience, mais des postulats idéologiques, on a prétendu donner à tous les enfants, le plus longtemps possible, jusqu’à seize ans au moins, on avait parlé de dix-huit, le même enseignement dans les mêmes disciplines ou des disciplines réputées analogues avec les mêmes méthodes. Tout cela, sans tenir compte non seulement de la différence des origines sociales, que l’on prétendait effacer grâce à l’école unique, sans tenir compte, ce qui est encore pire, de la diversité des esprits, laquelle ne connaît pas les différences des classes sociales, qu’il s’agisse de la diversité en qualité, en capacité, dans la même famille l’un sera plus intelligent que l’autre en termes scolaires mais ce qui fut plus décisif encore, sans tenir compte des différences de nature. On n’a pas voulu voir qu’à côté de ceux qui ont l’intelligence des idées, un plus grand nombre ont d’abord l’intelligence des mains, qu’à côté de ceux dont la démarche naturelle est d’aller de la théorie à la pratique, il y a ceux que la théorie rebute de prime abord et qui n’y parviendront si nécessaire que par la pratique.

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Manifestation du 18 mars 2006 à Paris

On a donc, sous prétexte d’égalité prétendue démocratique, fourré tout le monde dans l’école unique, baptisée ascenseur social, un ascenseur social indéfiniment élargi jusqu’à englober chaque année toute une classe d’âge, nécessairement soumis à un enseignement de masse, considéré comme la voie royale vers les sommets, quitte à la délester de palier en palier, malgré des efforts désespérés contre l’échec scolaire, de ceux qui ne peuvent absolument pas suivre et qui ont ainsi le sentiment amer d’être rejetés dans les ténèbres extérieures, qui sont ainsi humiliés d’avoir été écartés, laissés pour compte, suffisamment déformés cependant par le système de vie scolaire pour éprouver plus de difficultés à s’insérer dans le rythme et les obligations de la vie de travail. Et l’on voudrait qu’ils gardent respect et vénération devant cette machine scolaire qui exige qu’ils passent par elle pour obtenir le diplôme dont ils auront besoin pour entrer dans la vie active et qui leur refuse ce diplôme ! Et cela quand ils voient leurs aînés « galérer » misérablement bien qu’ils aient conquis de prestigieux diplômes qui ne leur ouvrent aucune porte !

La violence scolaire a bien des causes, ne serait-ce que le comportement des professeurs qui trouvent normal de recourir eux aussi à des moyens violents. Mais assurément, la moindre de ces causes n’est pas les espoirs fallacieusement éveillés, ce mensonge d’une carrière qui, comme on le chantait dans les écoles de la Troisième république serait « Un sentier inondé de lumière que le savoir doit nous offrir » et le travail scolaire bien sûr.

Les enseignants s’effraient à juste titre d’ailleurs de la violence qui éclate sous toutes les formes dans les établissements scolaires, mais s’ils s’épouvantent, c’est devant leur œuvre.

Le mythe de l’ascenseur unique

Au lieu de vouloir faire entrer tout le monde indistinctement dans l’ascenseur unique, il aurait fallu ménager d’autres voies d’accès, multiplier les escaliers professionnels, presque aussi diversifiés que la vie économique et sociale elle-même comme on a commencé à le faire en réhabilitant timidement l’apprentissage dès l’âge de quatorze ans.

Et, bien entendu, comme on l’a compris aussi, quand on parle d’enseignement par alternance, l’apprenti, mécanicien ou boulanger, ne doit pas être privé de toute formation générale et encore moins de tout approfondissement théorique de son enseignement pratique, et pour cela le concours de l’Education nationale demeure indispensable. Elle doit garder une place dans l’enseignement professionnel, mais c’est à la condition que ce ne soit pas la première et qu’elle n’y joue pas le rôle de maître d’œuvre mais celui d’auxiliaire.

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Manifestation du 18 mars 2006 à Paris

Car l’Education nationale, telle que les siècles l’ont façonnée, si diversement que ce soit, a toujours professé un certain dédain pour le travail de production en particulier pour le travail des mains - les arts mécaniques - considérant de ce fait l’enseignement professionnel comme une sorte de dépotoir où l’on relègue « ceux qui ne peuvent pas faire mieux ».

D’où une sélection négative, une sélection par élimination des « moins aptes » pour fournir ses élèves à l’enseignement professionnel. Il faut y substituer une sélection positive. Tu seras chaudronnier ou commerçant parce que tu veux être commerçant ou chaudronnier. Cela demande que l’on revoit de fond en comble tout notre système éducatif.

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