L'expert des relations

sociales et syndicales

Le rendez-vous manqué des jeunes et du syndicalisme

Au printemps 2006, syndicats de salariés et associations étudiantes opéraient une jonction pour s'opposer au projet gouvernemental du Contrat première embauche. Quelques mois après, cette mobilisation commune n'a pas vraiment profité au mouvement syndical : les adhésions des jeunes ne suivent pas.

« Au lendemain de la victoire et du retrait du Contrat Première Embauche, de nouvelles perspectives se font jour : le syndicalisme respire, l’engagement collectif gagne le cœur de millions de jeunes, un air de conquêtes sociales semble enfin souffler dans notre pays. » ( Le Peuple, 12 juillet 2006). C’est par cette tirade (authentique) que commençait la déclaration d’engagement commun CGT, UNEF, UNL signée à Montreuil le 26 juin dernier par Bernard Thibault (CGT), Bruno Juillard (UNEF - syndicat étudiant) et Karl Stoeckel (UNL - syndicat lycéen).

Trois mois plus tard lors de la Fête de l’Humanité, il n’était plus question du souffle rafraichissant des conquêtes sociales. Le 18 septembre, Bernard Thibault, Bruno Juillard et Quentin Rodriguez, nouveau secrétaire général de l’UNL, se sont retrouvés au forum organisé sur le thème : « Jeunes et syndicalismes, comment construire ensemble ? ». D’emblée, Jean-Marie Pernot, de l’Institut de recherches économiques et sociales (IRES), répondait : « Ce n’est pas gagné ! » (L’Humanité, 23 septembre 2006). Même constat pour Bernard Thibault : « En matière de syndicalisation, le mouvement n’a pas changé la donne » (L’Humanité, 23 septembre 2006).

(JPEG)

La génération manquante

Pourtant, la jeunesse constitue un véritable enjeu de survie pour le syndicalisme, et en particulier pour la CGT : dans quatre ans, 100 000 de ses adhérents seront partis en retraite, et 200 000 d’ici 10 ans (Source : NVO du 15 septembre 2006 et site internet de la CGT). Le maintien de sa capacité d’exister en tant qu’organisation représentative passe donc impérativement par la démonstration de son attrait. Or le conflit anti CPE, exceptionnel par son ampleur et par sa durée, n’a pas produit les effets escomptés en termes de recrutement et n’a pas effacé les handicaps qui entravent habituellement la syndicalisation. Il manque une génération dans les effectifs des syndicats : les 18-30 ans ne forment que 2% des effectifs de la CGT, et la situation n’est pas bien meilleure dans les autres centrales. Comment, dans ces conditions, relever le défi de l’avenir ?

D’une manière générale, les syndicats restent implantés dans l’industrie, alors que ce secteur perd régulièrement des emplois, et sont peu présents dans le tertiaire. La Fédération CGT du commerce ne représente que 0,5% des salariés de ce secteur, avec 25 000 syndiqués sur 5 millions de salariés. Par comparaison, elle pèse 14% dans l’énergie et les mines, réunissant 75 000 adhérents sur 500 000 salariés. Or les services et le commerce sont aujourd’hui de gros employeurs pour les jeunes. Le problème est donc double : il s’agit à la fois d’investir des secteurs où les syndicats sont sous représentés, et d’y recruter de jeunes militants, souvent issus des études supérieures et sans culture de l’action collective.

(JPEG)

Des thèmes d’engagement nouveaux

Pour recruter des jeunes, il faut aussi que les syndicats leur laissent des responsabilités à exercer. Un jeune embauché ne se préoccupe pas nécessairement seulement de sa carrière. Le syndicalisme doit lui offrir des perspectives d’engagement sur des thèmes qu’il identifie aux enjeux de l’avenir : la solidarité et la lutte contre la précarité, mais aussi l’égalité et la diversité, la lutte contre les discriminations entre milieux sociaux d’origines différentes (banlieues, immigration), le respect de l’environnement et le développement durable. La CFDT, en particulier, reconnait que ce dernier thème procure aux équipes syndicales de nouveaux champs d’action dans les entreprises et répond aux aspirations des jeunes militants prêts à passer à l’action : négociation de codes de conduite, implication dans leur contrôle, suivi des conditions de travail chez les sous-traitants, etc. La CGT est plus sensible au thème de la discrimination sociale et de l’égalité des chances avec les immigrés. A rebours d’un certain courant altermondialiste, la CFTC propose à ses adhérents de « réussir la mondialisation ». FO est sans doute la centrale qui affiche le moins de préoccupations sur ces questions.

Des structures spécifiques

Pour mieux cerner les attentes des jeunes syndicalistes par rapport à leur organisation, la plupart des confédérations se dotent de structures spécifiques. La plus ancienne est la Fédération des jeunesses syndicalistes de FO, créée en 1995 mais véritablement activée depuis le conflit anti-CPE. Les sections de cette fédération sont présentes dans la banque (Crédit Lyonnais, Crédit Agricole), les organismes agricoles et l’hôtellerie-restauration, ainsi que dans quelques UD comme la Haute Saône ou le Vaucluse... La CGT a créé sur le même modèle, mais sans structure proprement fédérale, le « Collectif jeunes » piloté par un « animateur jeunesse » au sein des fédérations, des unions départementales ou locales ou dans les entreprises. A la CFDT, il existe un poste de secrétaire confédéral chargé du développement Jeunes, occupé par Grégory Martin qui avait organisé en mai 2005 un meeting de « re-génération » de la CFDT. Plus modestement, la CFTC a confié à une Commission « jeunes » sa réflexion sur le sujet, et certaines sections ont expérimenté l’intégration de listes « jeunes » sur leurs listes de candidats aux élections du personnel pour adresser un message plus direct à la population des jeunes embauchés.

(JPEG)

Les deux leçons du conflit

Il reste que les organisations syndicales représentatives doivent aujourd’hui méditer deux leçons des relations qu’elles ont nouées avec la jeunesse à l’occasion du mouvement anti CPE :
-  le succès de l’unité syndicale a d’abord été rendu possible par l’unité de revendication entre les syndicats de salariés et les mouvements étudiants et lycéens. Le thème central pour les jeunes du refus de la précarité a trouvé sa traduction auprès des salariés dans la défense du droit du travail. Cette « convergence des luttes » a créé les conditions favorables à une large intersyndicale réunissant 7 syndicats de salariés et 5 organisations étudiantes et lycéennes.
-  les 5 organisations représentatives restent au centre de l’échiquier syndical ; l’UNSA et la FSU sont en périphérie. Toutefois, ces dernières ont su utiliser leur double posture : à la fois syndicat de salariés et structures d’encadrement de la jeunesse, du fait de leur recrutement essentiellement enseignant. Or la question de l’avenir des mouvements sociaux se pose maintenant en ces termes : comment faire descendre un million de manifestants dans la rue sans avoir recours à une jeunesse devenue une véritable « force auxiliaire » des conflits sociaux ?

 

Imprimer E-mail