L'expert des relations

sociales et syndicales

Le sens des mots : travail, emploi

La richesse de la langue française est celle de ses nuances. Les synonymes permettent d'exprimer toute la variété des sens donnés à une même situation. Ainsi les mots travail et emploi ne sont pas interchangeables. Dans un petit livre, bien fait et plaisant à lire, Rémi Bertrand établit la liste de trois douzaines de couples de mots synonymes et nous aide à comprendre ce qui les rapproche et de qui les distingue. Parmi eux, le couple travail / emploi.

L’emploidésigne le poste rémunéré ; letravail, sa substance. L’un est le fait d’avoir une occupation lucrative ; l’autre est l’activité elle-même. On dit "J’aiunemploi" ; on dit "J’aidutravail". On réclame toujours moins detravail, et toujours plus d’emplois. On s’accommode moins de n’avoir plus d’emploique d’être sanstravail. De l’emploi, on ne voit que les avantages ; dutravail, que les inconvénients.

L’emploiest nécessaire pour la santé... du portefeuille ; letravail, pour la santé...tout court (au point qu’on entend souvent que "le travail, c’est la santé"... bien qu’on ajoute quelquefois, en chantant : "Rien faire, c’est la conserver" !). L’emploiserait le remède à la précarité ; letravail, à l’ennui. Il semble que l’appât du gain prime sur le besoin de s’occuper... Pour preuve, il y a ceux qui demandent : on parle de "demandeurs d’emploi" et non de "demandeurs de travail". Ceux qui cherchent : on parle de "recherche d’emploi", tandis que "chercher du travail" s’entend un peu moins. Enfin, ceux qui proposent : on consulte les "offres d’emplois", pas les "offres de travail". Les gouvernements promettent de "créerdesemplois" ; ne faudrait-il pas au préalable "créerdel’emploi" (dans le sens : "créer du...travail") ? Si l’on s’en tient au principe évoqué plus haut - selon lequel letravailest le "contenu" de l’emploi -, le second serait la conditionsine qua nondu premier : sansemploi, pas detravail ? Faux, bien sûr... Si l’emploiimplique letravail(il ne s’agit que d’une relation de principe : en effet, il n’est pas rare, dans certains secteurs, de voir les employés se tourner les pouces...), letravailn’implique pas l’emploi. Le bénévole a dutravail ; pas d’emploi. L’artiste, généralement, ne réalise pas sontravaild’artiste dans le cadre d’unemploi. L’étudiant (entre deux guindailles)s’emploieautravail ; iltravailleraplus tard à trouver unemploi... quiconque fait dutravailau noir n’a pas d’emploi. Toute personne qui, pour une raison ou une autre, s’adonne à untravail(quel qu’il soit) sans contrepartie financière (déclarée) n’a pas d’emploi. L’emploiimplique une relation d’employé à employeur (mis à part le cas particulier des indépendants), donc un contrat de ...travail ; letravail, s’il est fait "hors emploi", n’exige pas ce type de rapport.

Enfin, letravailest une occupation perverse : c’est une peine qui finit par donner de la satisfaction, voire du plaisir. D’un côté, letravail(du latintripalium, qui désigne un instrument de torture composé de trois pieux) est un effort pénible, un labeur, une obligation, une torture (ne parlons pas du "bourreau de travail"...) ; de l’autre, letravailleurest celui "qui aime à travailler" (Littré)...

Ce n’est pas parce qu’on a la "tête de l’emploi" qu’on aime sontravail ; ce n’est pas parce qu’on aime sontravailqu’on a la "tête de l’emploi".

Letravail, c’est du pain sur la planche ; l’emploi, c’estlepain sur la planche.

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Un bouquin n’est pas un livre, par Rémi Bertrand, Le Seuil Points, 2006, 192 pages.

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