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sociales et syndicales

La crise du syndicalisme : petit inventaire des causes

La « crise » du syndicalisme s'exprime davantage par un lent déclin que par une attaque soudaine. Elle s'explique par des raisons qui, elles aussi, ne sont pas récentes. Certaines affectent le mouvement syndical de l'extérieur ; d'autres lui sont propres.

Il est possible de tenter ici un petit inventaire de ces causes.

- Les causes externes -

Les causes externes sont probablement les plus profondes. Parmi elles :

• les progrès sociaux nés des « trente glorieuses » marquent le pas. Un nombre important d’acquis ont été obtenus depuis un demi-siècle. Le syndicalisme a eu sa part dans la mise en place de ces acquis. Aujourd’hui, dans une période de croissance économique plus lente, il apparaît difficile d’envisager des conquêtes sociales nouvelles. Dans bien des domaines (protection sociale, chômage, formation), l’action syndicale n’est plus conquérante. Elle est conservatrice.

• la mondialisation croissante du marché du travail crée une pression à la baisse sur les salaires, la durée et les conditions de travail. La concurrence de pays industriels émergents, dans lesquels le syndicalisme est très faible, provoque dans les pays d’Europe, un arrêt voire une remise en cause des acquis syndicaux obtenus naguère.

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• les domaines et sujets de négociation se raréfient. C’est la conséquence logique du phénomène précédent. Le grain à moudre de la politique contractuelle se fait plus rare.

• la montée du chômage pousse à une dissociation entre actifs et chômeurs. Deux actifs peuvent se syndiquer entre eux, parce qu’ils ont des intérêts convergents ; deux chômeurs n’ont aucun avantage à le faire, car ils ont des intérêts concurrents. Le chômage pèse aussi sur les ardeurs revendicatives des salariés en possession d’un emploi.

• les changements dans l’organisation du travail se font dans le sens de la polyvalence et d’une plus grande autonomie des salariés les uns par rapport aux autres. Cette autonomie plus grande concerne aussi bien le temps de travail que le lieu ou l’action menée. Les préoccupations ne forment plus masse. Et l’action collective s’en trouve gênée.

• les entreprises ont pris à coeur de revaloriser le rôle social de l’encadrement, de mettre en place des structures nouvelles de participation active et de penser les relations sociales sur des bases autres que celles démarquées des schémas tayloriens.

• les nouveaux moyens de communication permettent aux salariés d’obtenir une information par des voies autres que le syndicat, qui n’est plus qu’un média parmi d’autres. A l’heure de l’Internet, de l’intranet, de l’ipod et du téléphone portable, la distribution de tracts, les panneaux d’affichage et les tournées dans les ateliers et les bureaux ont pris un réel coup de vieux.

• la féminisation du salariat rend plus difficile, chez les intéressés, un engagement syndical, eu égard à leurs activités familiales.

• les comportements socioculturels évoluent vers des formes d’engagement à temps plus limité et à appartenance moins vaste. Ces évolutions de comportements sont observées dans tous les domaines de la vie en société : sports, loisirs, vacances, syndicalisme. Ce dernier s’est construit sur un modèle d’engagement dans la durée et sur la valorisation de l’appartenance à un groupe le plus large possible.

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- Les causes internes -

A ces causes externes au mouvement syndical s’ajoutent d’autres causes, pour la plupart particulières à notre pays et qui expliquent le retard français en matière de syndicalisation. Parmi ces causes, on peut citer :

• le contrecoup de l’attachement d’une large partie du syndicalisme français à l’idéologie marxiste. Cette référence ayant fait faillite, ceux qui s’y sont attachés subissent eux aussi les effets de son effondrement. Aujourd’hui encore, de nombreux congrès syndicaux s’achèvent au son de l’Internationale. L’auteur de ces lignes, qui assiste depuis trente ans à tous les congrès de toutes les organisations syndicales, n’a observé qu’il y a deux congrès de la CGT la musique de laMarseillaiseau coté de celle de l’Internationale.

• la méfiance réciproque entre syndicalistes et dirigeants d’entreprise. Conséquence directe de la cause précédente, cette méfiance transforme les « partenaires sociaux » en « ennemis de classe ». Au rejet de l’entreprise et des règles de l’économie de marché, encore répandu dans les rangs syndicaux, répond le rejet, plus ou moins vif, des militants par certaines directions d’entreprise.

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• les divisions syndicales, mal ressenties par les jeunes générations de salariés, qui admettent les raisons passées mais ne comprennent pas l’éclatement actuel. Alors même que les frontières doctrinales entre grandes confédérations syndicales deviennent plus difficiles à saisir, « l’offre syndicale » s’élargit. Depuis vingt ans, de nouvelles organisations émergent, qui aspirent à la représentation des salariés et qui prétendent à la représentation syndicale et aux avantages qu’elle procure, dans ou hors de l’entreprise. On a vu ainsi apparaître les syndicats SUD, l’UNSA et la FSU.

• les syndicats français n’ont pas souhaité se lancer dans un syndicalisme de services aux adhérents. A la différence de ce qui se passe dans de nombreux autres pays (Allemagne, Belgique), les syndicats français (sauf encore dans l’Education Nationale) ne se trouvent pas au cœur d’un réseau de mutuelles, banques, coopératives d’achat ou de distribution, assurances, associations qui rendraient plus tangible la contrepartie de l’adhésion.

• le système de financement des syndicats rend ces derniers en grande partie indépendants des effets d’une baisse des cotisations. De ce fait, « l’écoute du client », c’est-à-dire du salarié, n’est pas toujours une préoccupation dominante. Aujourd’hui, les cotisations ne représentent guère plus de 20 % de l’ensemble des moyens financiers, matériels et humains - dont disposent les confédérations pour assurer le fonctionnement de leurs appareils militants.

• les syndicats se présentent comme des appareils forts et structurés ayant uneforce de frappenationale (traductions : journées nationales d’action, négociations nationales). L’évolution des comportements socioculturels tend à privilégier l’engagement de proximité et les actions-réseau, plus informelles et plus souples. Conséquence : une méfiance à l’encontre des grands appareils (les partis politiques souffrent de la même désaffection).

• la circulation des élites syndicales ne se fait plus aussi bien. Le syndicalisme de permanents s’est substitué au syndicalisme de militants et d’adhérents. La question du « papy boom » est aujourd’hui ouvertement posée, comme elle a pu l’être au dernier congrès de la CFDT, en juin 2006, pour annoncer les années difficiles qui se trouvent devant les syndicats autant que pour expliquer les pertes récentes d’adhérents. Dans les entreprises, les directions des ressources humaines se montrent désormais elles-mêmes préoccupées par la question de la « relève syndicale » et redoutent de voir leurs interlocuteurs syndicaux être insuffisamment ou mal remplacés lors de leur départ en retraite.

Diagnostiquer les manifestations du déclin syndical et procéder à un inventaire des causes de ce déclin ne signifie pas pour autant annoncer sa fin prochaine.

Prochain article :Syndicalisme français : des perspectives nouvelles.

A lire aussi dans Les Etudes sociales et syndicales :
- Les 1er mai ne chantent plus. par Bernard Vivier le 25 janvier 2008.
- Pourquoi le déclin syndical. par Dominique Andolfatto et Dominique Labbé le 29 mai 2006.


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