L'expert des relations

sociales et syndicales

Derrière les manifs, une lourdeur sociale

Les organisations syndicales gèrent une inquiétude sociale qui ne relève pas seulement de la revendication salariale ou de la défense de l'emploi. Deux questions bousculent les esprits : l'Etat est-il et doit-il être encore protecteur ? Le capitalisme industriel et commercial peut-il s'affirmer à nouveau, face au capitalisme financier ?

Que ce soit à l’Elysée avec les partenaires sociaux ou bien à Bruxelles, à Londres ou Berlin avec ses homologues chefs d’Etat, Nicolas Sarkozy cherche les sorties de la triple crise financière, économique et sociale. En sachant qu’entre crise sociale et crise politique, la distance aussi n’est pas grande. L’observation du climat social, en France et dans les entreprises, fait apparaître deux séries d’interrogations profondes, qui nourrissent les comportements actuels.

Première série d’interrogations : celles relatives au rôle de l’Etat comme agent régulateur de la crise.

La mondialisation des échanges, les bouleversements observés sur les marchés des capitaux, sur les marchés des biens et des services et sur les marchés du travail montrent chaque jour les difficultés, pour les Etats-nations, à jouer un rôle protecteur et régulateur fort.

Notre pays s’est bâti en accordant au pouvoir central une capacité d’intervention sur la vie économique et sociale. Il découvre, probablement plus que d’autres, le changement de règles et la perte des repères traditionnels.

Les phrases de Lionel Jospin, premier ministre, expliquant à la télévision le 13 septembre 1999, au sujet de l’entreprise Michelin, que, face à des délocalisations,« il ne faut pas tout attendre de l’Etat » et qu’il « ne croit pas que l’on puisse administrer l’économie » ont sonné, aux oreilles de beaucoup, comme un aveu douloureux d’impuissance. L’analyse était pourtant fondée.

- La tentation du protectionnisme et ses dérives -

Mais la tentation du repli protectionniste et, sur le plan social, de la priorité donnée à l’emploi national reprennent de l’ampleur et invite à nouveau l’Etat à réguler l’économie.

Les rencontres entre gouvernants des pays développés seront principalement centrées, dans les semaines à venir, sur cette problématique.

Dans une intervention devant le Conseil économique, social et environnemental le 19 novembre dernier, Dominique Strauss-Kahn, directeur du Fonds monétaire international, constatait avec amertume : « Depuis la chute du mur de Berlin, nous vivons dans la réémergence d’affirmations nationales qui sont très mal canalisées et qui empêchent que des décisions efficaces soient mises en œuvre ».

Un peu partout en Europe, les syndicats expriment des revendications donnant une priorité à l’emploi national. En Grande Bretagne notamment, des salariés manifestent contre l’attribution de marchés à des entreprises espagnoles. Lors d’un congrès travailliste en 2007, Gordon Brown parlait « d’emplois britanniques pour les travailleurs britanniques ». En janvier 2009, devant la raffinerie Total du Lincolnshire, des syndicalistes anglais protestent contre la venue sur le site de travailleurs italiens et portugais : « British jobs for british workers » lisait-on sur les pancartes.

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En fait, l’Europe entière est concernée par ces réactions. La France elle-même développait en 2005 le syndrome du « plombier polonais ».

La crise que nous vivons exige que dirigeants et représentants de la société civile redéfinissent le rôle de l’Etat. Si le rêve d’une Europe fédérale, dont parlait déjà Victor Hugo il y a 150 ans, n’est pas pour demain, la disparition de l’Etat régulateur n’est pas forcément à souhaiter de manière trop rapide. Dans l’état actuel de la France et de l’Europe, une ouverture brutale aux règles du marché mondial créerait un effet boomerang dangereux. La construction de normes européennes communes pour organiser le marché intérieur européen et aussi de règles communautaires protectrices vis-à-vis du reste du monde peut constituer un garde-fou à des réponses plus inquiétantes. Henri Guaino, conseiller du président de la République, ne définit le protectionnisme ni comme une nécessité ni comme un danger : « Si l’on ne définit pas en commun des règles de protection et d’intervention raisonnables, si on reste enfermé dans des dogmes on risque d’avoir le protectionnisme le plus déraisonnable, le populisme, la xénophobie. Il faut prendre ce risque très au sérieux » (Le Monde, 18 février 2009).

- Capitalisme et finalité sociale -

Les inquiétudes sociales qui nourrissent les manifestations de rue et qui donnent une nouvelle force au syndicalisme tiennent aussi - c’est la seconde explication - au sentiment d’injustice relatif à la valeur travail.

La crise actuelle marque clairement les limites, les insuffisances et les dangers d’un capitalisme financier non maîtrisé et non ordonné par une finalité économique et sociale.

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Elle indique ce sur quoi peuvent déboucher une dilution du risque et de la propriété, une course aux rendements à court terme, une prise de décisions s’affranchissant de toute responsabilité de développement dans la durée. Frédéric Saint-Geours, président de l’UIMM, avertit : « Il y a une urgence industrielle »(Les Echos, 19 décembre 2008).

Vécus dans le monde du travail, ces phénomènes s’expriment en un mot : injustice. La valeur travail apparaît discréditée aux yeux de nombreux salariés de tout rang, y compris chez les cadres et les managers. Ces salariés observent la disproportion qui s’est installée entre la rémunération de leur travail et la rémunération des placements financiers, entre leur investissement au travail et les motivations de certains actionnaires.

La propriété, ainsi déconnectée de sa finalité sociale, est alors susceptible d’une remise en cause que peuvent approuver des salariés qui ne sont pas pour autant des supporters de Nathalie Artaud ou d’Olivier Besancenot.

Dans son ouvrage « L’enracinement » (édité en 1949), la philosophe Simone Weil écrivait déjà, en avril 1943 :  » Quand les modalités d’échange et d’acquisition entraînent le gaspillage des nourritures matérielles et morales, elles sont à transformer ». Elle poursuivait : « Il n’y a aucune liaison de nature entre la propriété et l’argent. La liaison établie aujourd’hui est seulement le fait d’un système qui a concentré sur l’argent la force de tous les mobiles possibles. Ce système étant malsain, il faut opérer la dissociation inverse ». Et pour finir : « Le vrai critérium, pour la propriété, est qu’elle est légitime pour autant qu’elle est réelle ».

- Négociations à tous niveaux -

Le 18 février dernier, gouvernement, patronat et syndicats ont débattu des mesures financières susceptibles de répondre aux inquiétudes salariales et aux situations des plus modestes. L’ensemble des efforts ont été chiffrés à 2,6 milliards d’euros et apparaissent comme le complément social du vaste plan de relance annoncé le 2 février par le Premier ministre, pour un montant de 26 milliards d’euros.

Au cours de cette réunion, les partenaires sociaux ont aussi été invités par le chef de l’Etat à débattre du partage de la valeur ajoutée et des profits (une « mission d’analyse » a été confiée à Jean-Philippe Cotis, directeur de l’INSEE), à débattre aussi de la place des syndicats dans les dispositifs de restructurations et de plans sociaux.

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Le rôle des représentants du personnel dans la gouvernance des entreprises (thème cher à la CFDT, à la CFTC qui y voit une actualisation de son projet « participation » et aussi, avec une autre approche, thème cher à la CGT) a été annoncé comme sujet de négociation dans les mois à venir.

Les discussions s’annoncent dès à présent très délicates, le MEDEF exprimant son inquiétude à traiter au niveau national et de façon globale des questions qui se débattent dans les entreprises avec, selon Laurence Parisot, plus d’efficacité.

Rôle de l’Etat, réhabilitation du capitalisme industriel et réglementation du capitalisme financier : les sujets ne manquent pas, tant entre partenaires sociaux de notre pays qu’entre dirigeants politiques de l’Europe des 27 ou du G20, le groupe des 20 pays les plus puissants de la planète.

A lire aussi dans Les Etudes sociales et syndicales : 
- 30 janvier 2009 : « 29 janvier 2009 : tous ensemble, mais vers où ? » 
- 16 février 2009 : « Gouvernement et syndicats : l’opposition ou la concertation ? » 
- 23 février 2009 : « Finances, économie, marché du travail : de nouvelles frontières »


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