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13 décembre 2004
La négociation collective se déplace vers la multiplication des niveaux de négociation et un élargissement des représentants du monde du travail, bien au-delà des syndicats. De même, on observe une extension des droits dépendant du contrat de travail ou des accords collectifs à ceux liés à la personne : des accords de « trajectoire » se dessinent. La simple lecture d’un bulletin de salaire met en évidence un des traits marquants des rapports sociaux en France : la part de ce qui relève des décisions de l’entreprise, qu’elles soient le fait du seul employeur ou d’un accord négocié avec les représentants du personnel, est faible. Pour l’essentiel, cette part ne concerne qu’une partie des rémunérations, avec d’ailleurs le cas particulier du SMIC dont le montant est fixé par les pouvoirs publics. Sans doute nombre d’entreprises, notamment les grands groupes, ont-elles leur propre politique sociale dont certains aspects sont loin d’être négligeables : ainsi en est-il de l’intéressement, de la participation et des différentes formes de plans d’épargne d’entreprises. Mais la plupart de leurs décisions sociales sont solidement encadrées par un triple réseau : les conventions collectives de branche, les accords nationaux interprofessionnels, les interventions législatives et réglementaires des pouvoirs publics. Les conventions collectives : fondement d’un statut professionnelLes conventions collectives de branche ont, historiquement, constitué le socle fondateur à la fois de la négociation collective et du statut professionnel des salariés. La loi du 11 février 1950, créatrice du régime actuel de la négociation collective, qui a donné naissance à, aujourd’hui, près d’un millier de conventions de branches est née dans un double contexte :
Entre l’Etat et l’entreprise, où le syndicat n’est d’ailleurs alors pas reconnu, la branche apparaît comme le bon niveau de négociation collective qui permet notamment aux organisations alors qualifiées de « réformistes » (CFTC, FO, CGC) de mieux faire entendre leur voix que dans l’entreprise et de contourner l’influence dominante de la CGT. Pour autant, les premiers pas sont difficiles. La notion de branche est floue sur le plan social. Le patronat souhaite négocier dans des ensembles très vastes (la métallurgie, la chimie) et souvent à un niveau décentralisé (le département), tandis que les syndicats optent pour des cadres professionnels plus étroits (l’automobile, la sidérurgie) mais négociés au niveau national. Au gré des circonstances et des rapports de force, des compromis pragmatiques s’élaborent, facilités par la période des Trente Glorieuses. Un réseau disparate de conventions se met en place avec soit des textes uniquement nationaux, soit des textes uniquement nationaux, soit des textes uniquement départementaux (voire locaux), soit un mixte des deux. Des avenants particuliers concernant les techniciens et les cadres ou les employés qualifiés de « collaborateurs » s’ajoutent aux conventions collectives générales. Les procédures d’extension qui rendent obligatoires les dispositions conventionnelles à toutes les entreprises entrant dans leur champ d’application viennent progressivement étendre le bénéfice des accords à tous les salariés de la branche d’activité. Au total, de façon très empirique, au fil des ans la logique du « toujours plus », qui va dominer jusqu’au premier choc pétrolier des années soixante-dix, aboutit à la mise en place d’un ensemble important et diversifié d’avantages sociaux. Suivant les branches, ce sont aussi bien les taux de rémunérations des heures supplémentaires que les congés pour événements familiaux ou la mise en place de régimes de prévoyance, ou encore le montant des indemnités de licenciement, voire l’amélioration des dispositions législatives sur le temps de travail qui vont être l’objet d’avancées sociales dont aucune n’est majeure mais dont l’accumulation est considérable. ![]() Les accords de branche aujourd’huiDans le passé, les conventions collectives de branches ont parfois joué le rôle d’une première étape de généralisation d’initiatives sociales prises dans les entreprises. Ainsi en a-t-il été pour la troisième et la quatrième semaine de congés payés. C’est moins vrai aujourd’hui. L’accord de branche intervient essentiellement dans deux cas de figures bien distincts :
La tendance à la centralisation et à la politisation des débats sociauxAvec la transformation du CNPF en MEDEF - donc l’abandon officiel du mot patronat au profit de l’expression « mouvement des entreprises » -, une forte évolution voulue par le patronat est apparue, visant à faire de l’entreprise le pivot des relations sociales, le niveau privilégié des négociations collectives. Cet infléchissement ne s’est cependant guère traduit dans la réalité. Au contraire, on assiste même actuellement à un regain des discussions menées par les états-majors syndicaux et patronaux et des concertations entre l’Etat et les partenaires sociaux. Plusieurs facteurs convergents expliquent cette recrudescence de la centralisation sociale :
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Sans doute assiste-t-on dans les entreprises au développement d’une individualisation des pratiques sociales (pour les rémunérations ou les horaires de travail, par exemple), mais ces innovations s’inscrivent dans le cadre de contraintes externes de plus en plus fortes. Aussi est-ce de plus en plus par la délocalisation, le recours à des prestataires de service à bas prix (spécialement dans les services informatiques sous-traités dans des pays à très faible coût de main-d’œuvre) que les entreprises françaises tentent de recouvrer les espaces de liberté qu’elles n’ont plus dans le cadre de la gestion de leur main-d’œuvre hexagonale. En fait, le système français des relations professionnelles est en pleine mutation. L’articulation traditionnelle entre les différents niveaux de négociation - l’entreprise, la branche, l’interprofession - n’a plus la même pertinence qu’au XXè siècle, pendant lequel se sont façonnées les règles et les pratiques de la négociation collective. Celles-ci avaient pour cadre une économie « fordiste » : des entreprises mono-actives étaient organisées pour une production de masse, selon un système taylorien hiérarchisé et autoritaire. En échange des contraintes qu’elles imposaient aux salariés, ceux-ci bénéficiaient de la sécurité de l’emploi symbolisé par le contrat de travail à durée indéterminée et d’un statut professionnel élaboré dans le cadre des conventions collectives de branche. A l’exception de quelques grandes sociétés, dont Renault fut longtemps l’archétype, l’entreprise était d’autant moins un lieu de progrès social que le syndicat n’y a été reconnu qu’en 1968 et que les institutions de représentation sont encore aujourd’hui cantonnées à un rôle consultatif et de gestion des œuvres sociales. Un système en complète transformationLa réalité d’aujourd’hui est complexe et balkanisée. L’importance du chômage de masse, le développement des emplois précaires, voire les départs anticipés à la retraite ont fait apparaître un nouveau clivage social venant « coiffer » en quelque sorte les relations de travail. Il sépare les in et les out : ceux qui ont un emploi et qui sont insérés dans la vie professionnelle, et ceux qui en sont exclus durablement, voire définitivement. Cette séparation qui conduit à une interrogation sur le rôle de la valeur du travail au regard de l’identité et du lien social a pour effet de mettre l’accent sur des droits sociaux qui ne sont plus directement liés à une activité professionnelle. Au champ des droits strictement dépendants du contrat de travail et des accords collectifs de branche et d’entreprise se superpose une aire plus large des droits inhérents à la personne active ou non. Ainsi en est-il de la protection sociale, avec notamment la CMU et l’ensemble des prestations familiales. Le principe d’un Droit individuel à la formation (DIF), introduit par l’accord interprofessionnel du 20 septembre 2003 sur la formation tout au long de la vie, relève aussi de cette même évolution. Cette novation dans un domaine particulier marque aussi l’émergence de nouveaux types d’accords qu’on pourrait qualifier d’ « accords de trajectoires ». Alors que, dans le passé, la négociation collective développait des acquis sociaux dans le cadre d’une entreprise ou d’une branche, les différentes formes de mobilité professionnelle, géographique, imposent de garantir plutôt des sécurités dans l’évolution d’une entreprise à une autre, d’une profession à une autre, d’une région à une autre. Cette démarche met donc l’accent sur des règles de procédure, sur des obligations de moyens plutôt que sur des garanties statuaires. Un effet indirect de cette orientation nouvelle des relations sociales est d’accentuer les différences entre grandes et petites entreprises. Seules les premières ont la capacité, par exemple, d’envisager des reconversions internes entre leurs différents établissements ou réseaux de filiales ou de mettre en place des plans sociaux ambitieux prévoyant des bilans de compétence, des cellules de reconversion, des recherches de nouveaux partenariats. La négociation d’entreprise peut donc s’y développer, tandis que dans les PME les filets de sécurité des salariés dépendent d’accords signés au sommet (branche ou interprofession) ou d’incitations gouvernementales. ![]() La diversification des relations socialesL’hypothèse la plus probable pour l’avenir des relations sociales est donc celle de multiples diversifications, loin d’ailleurs d’être toutes compatibles entre elles :
Gérard Adam est professeur au Conservatoire des arts et métiers, chaire « relations professionnelles » et expert auprès de la cour d’appel de Paris. La reproduction de cet article est possible, sans frais, en mentionnant la source et l’adresse internet de notre site. L’autorisation écrite préalable de la rédaction est nécessaire (info@istravail.com) |