1939 et 1947 : nouvelles scissions de la CGT

Publié par Sylvain Boulouque le .

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En 1921, il y a cent ans, la CGT éclatait en deux blocs, donnant naissance à la CGTU contrôlée par l’Union Soviétique.

La réunification de 1936 fut de courte durée. Mais la scission de 1939 fut résorbée par une réunification en 1943.

En 1947, une troisième scission donna naissance à la CGT-Force Ouvrière.

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Dans un article de la Révolution prolétarienne publié en janvier 1958 qui est par la suite devenu un livre, Trois scissions syndicales, Pierre Monatte, l’ancien pionnier du syndicalisme d’avant 1914, opposé à l’Union sacrée, animateur de la minorité syndicale, membre un temps du PCF, revenait dix ans après, sur la dernière scission syndicale, celle de 1947. Monatte analysait les trois grandes crises qu’a traversé la CGT entre 1919 et 1948. Antistalinien farouche, pourtant ancien animateur du PCF, il porte un jugement sans appel sur le communisme mais refuse que la seule responsabilité des évènements en incombe au communisme. L’absence d’alternative crédible rend aussi responsable le reste du mouvement syndical des déchirures internes.

 

- 1936 : la réunification -

 

1936 fait naître l’espoir d’une rénovation du mouvement syndical, mais les antagonismes entre syndicalistes communistes et non communistes ont vite raison de la fête joyeuse du printemps 1936. Le Front populaire voit se développer un conflit sourd et lancinant entre les partisans du PCF et les autres tendances. Plusieurs fédérations – métaux, bâtiment, cheminots, etc – et unions départementales –Cantal, Drôme Ardèche, Hérault, Saône et Loire, Seine Inférieure, etc… et surtout la Seine passent sous le contrôle des militants communistes qu’ils soient majoritaires dès l’unité ou qu’ils le deviennent parce qu’ayant mieux compris l’afflux syndical de 1936.

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La situation est mal vécue par les anciens confédérés qui voient lors du congrès de Nantes en 1938 la CGT quasiment passée sous le contrôle des ex unitaires. Le gouvernement Daladier met par ailleurs fin aux principales avancées sociales du Front populaire supprimant par exemple la semaine de quarante heures. Les protestations des syndicalistes, communistes ou non, face à une importante vague de licenciements, n’empêchent pas un reflux du nombre de syndiqués chutant à environ 2 millions.

 

 - 1939 : les communistes de la CGT soutiennent le Pacte Hitler-Staline-

 

L’annonce le 23 août 1939 du Pacte germano-soviétique change les rapports de force. Le Bureau confédéral de la CGT, encore majoritairement confédéré, demande aux syndicalistes de voter des résolutions condamnant le Pacte. Exceptée une minorité de militants communistes qui rompt avec le PCF à l’annonce de la signature du pacte, la quasi-totalité des membres du PCF refuse de le condamner. C’est la rupture, que ne peut pas conjurer une déclaration « pour l’union syndicale » signée par les ex-unitaires et les deux principaux dirigeants de la centrale Benoît Frachon et Julien Racamond.

Cette scission, conjuguée à la déclaration de guerre et à la mobilisation, entraine une désaffection syndicale. La CGT perd plus de la moitié de ses effectifs. Par ailleurs, les ex unitaires réorganisent l’embryon d’une centrale sous influence unitaire. Les militants proches du PCF arrivent à réorganiser un tissu informel. La dissolution par l’Etat français de la CGT en octobre 1940 plonge les ex confédérés dans une situation paradoxale. Une partie d’entre eux rejoint le régime de Vichy avec René Belin alors qu’une majorité dénonce ce même régime dans un texte intitulé le Manifeste des 12 appelant à l’indépendance du syndicalisme et au refus du racisme et de l’antisémitisme. Encore peu habitué à la clandestinité, les ex confédérés ont du mal à recréer des structures syndicales alors que les ex unitaires semblent beaucoup plus à l’aise avec ce type d’action et la création des comités populaires qui mêlent tous les types de revendications sociales.

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Les conséquences de la scission qui n’a pas dit son nom font qu’il existe alors deux types de pratiques syndicales dans une CGT marquée par la clandestinité et par l’impossibilité de se réunir. C’est clandestinement après l’invasion de l’URSS par l’Allemagne nazie que les communistes entrent officiellement dans la Résistance, favorisant ainsi la réunification syndicale qui est actée par l’accord du Perreux le 17 avril 1943. Signé par les ex unitaires et les ex confédérés, cet accord marque une nouvelle réunification. Les bases ressemblent à celles de 1936 mais donnent l’égalité entre les ex unitaires et ex confédérés, actant de la progression de l’influence communiste dans la centrale tout en obligeant les unitaires à se fondre dans des organismes uniques.

 

- Les communistes prennent le contrôle de la CGT-

 

Très vite, les communistes prennent l’ascendant dans la CGT de la Libération. La centrale bénéficie d’une vague considérable d’adhésions. Elle dépasse largement les 4 millions de membres. La CGT s’aligne progressivement sur les positions du PCF. Les ex unitaires contrôlent les deux tiers des fédérations et les trois quarts des unions départementales. Elle soutient la bataille de la production refusant par exemple de faire grève pour protester contre les diminutions de salaires. Gaston Monmousseau déclare devant les ouvriers du bâtiment : « La grève c’est l’arme des trusts contre la nation et la classe ouvrière ». Pendant deux ans entre 1945 et 1947 la CGT est pilotée par le PCF qui s’efforce d’étouffer toute forme d’opposition. Le congrès de la CGT du 8 au 12 avril 1946 entérine la domination presque complète du PCF sur la Confédération. Benoît Frachon est élu avec près de 85 % des mandats et d’une manière générale les anciens unitaires recueillent environ les deux tiers des suffrages. Les militants du Parti disposent de 20 sièges sur 35 à la Commission administrative et de 7 sur 13 au Bureau, qui respecte encore un semblant de pluralisme.

Minoritaires, sauf dans les fédérations de fonctionnaires et de travailleurs des services publics, les anciens confédérés se rassemblent autour du journal Résistance ouvrière qui devient en décembre 1945 Force ouvrière. Parallèlement, en 1946, quelques milliers de militants de la CGT quittent la centrale pour fonder la Fédération syndicale française qui devient quelques mois après la Confédération nationale du travail, héritière de la CGT-SR, considérant que l’atmosphère de la centrale sous domination est irrespirable, les militants étant souvent molestés en raison de leur anti-stalinisme.

Pendant la grève de Renault d’avril 1947, une partie de la CGT et le PCF dénoncent le comportement des grévistes lorsque celle-ci s’étend à l’ensemble de l’usine. Le PCF finit par basculer dans le soutien à la grève le 3 mai au soir.  Suite au refus de voter la confiance au gouvernement, les communistes quittent le gouvernement le 4 mai 1947. Désormais, les militants pro communistes libérés de la solidarité gouvernementale se lancent dans l’action violente.

 

- Grèves insurrectionnelles –

 

Les ex unitaires passent dans l’opposition frontale au gouvernement. La CGT développe alors ce que Pierre Monatte qualifie de grèves Molotov, du nom du responsable soviétique alors que d’autres utilisent parfois l’expression de grèves rouges. Entre mai et juillet 1947, des grèves sporadiques se multiplient répondant aussi à une situation sociale désastreuse dans laquelle la population est rationnée. C’est à l’automne qu’éclate la plus grande grève. Le PCF vient de subir une défaite relative aux élections municipales. Par ailleurs, le gouvernement a accepté l’aide du plan Marschall. La situation dans la CGT est tendue. Une partie des minoritaires qui refusent la tutelle communiste, se réunissent les 8 et 9 novembre et appellent à la création d’une nouvelle centrale. La majorité de la CGT lance alors une grande offensive. Le mouvement commence à Marseille et s’élargit à partir du 10 novembre en de grandes grèves de type insurrectionnel. La grève générale s’étend aux Bouches-du-Rhône puis aux mines, aux banques, à l’industrie automobile et au bâtiment. Le 22 novembre L’Humanité revendique un million de grévistes, puis deux millions début décembre. Le pays est en ébullition, des émeutes ont lieu dans plusieurs villes, tantôt spontanées, tantôt organisées par les cégétistes communistes. Le gouvernement riposte. Les compagnies de CRS et de gardes mobiles bloquent les accès aux mines où s’affrontent grévistes et non grévistes. On relève des victimes. Des militants du Nord, croyant viser des gardes mobiles, réactivent les méthodes de sabotage utilisées dans la Résistance et font dérailler le rapide Paris-Lille dans la nuit du 3 décembre. Bilan : 16 morts et 30 blessés. Mais le mouvement communiste ne réussit pas à imposer le rapport de force escompté et les grèves s’achèvent sur un échec. Le comité confédéral national de décembre voit la minorité confédérale appeler à la tenue d’un congrès pour le 13 avril 1948. Cette fois, les syndicalistes non communistes quittent la centrale abandonnant locaux, presse, et structures pour refonder une organisation qui voit le jour selon un schéma inversé par rapport à la scission de 1921/1922. C’est la CGT-Force Ouvrière. Certaines fédérations refusant la scission choisissent l’autonomie corporative pour éviter la scission. C’est le cas de la Fédération de l’Éducation Nationale (FEN).

Ainsi, en l’espace d’un quart de siècle seulement, entre 1921 et 1947, la CGT a connu trois scissions et deux réunifications. En 2021, CGT et CGT-Force Ouvrière restent toujours séparées.

 

BRÈVE CHRONOLOGIE

1895 : création de la CGT à Limoges

1906 : congrès d’Amiens affirmant l’indépendance du syndicalisme face aux partis politiques.

1920 : congrès de Tours donnant naissance au PCF.

1921/22 : naissance de la CGTU

1934 : début du processus de rapprochement entre les deux centrales CGT/CGTU

1936 : congrès de Toulouse. Réunification syndicale.

1939 : mise à l’écart des communistes soutenant le pacte germano soviétique de la CGT.

1943 : accord du Perreux réunifiant les deux organisations

1946 : première scission de la CGT donnant naissance à la CNT

1947/48 : scission syndicale marquant la naissance de la CGT-FO, l’apparition d’un courant autonome avec les enseignants de la Fédération de l’éducation nationale et le départ d’autres militants qui vont rejoindre les syndicats indépendants

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