L'expert des relations

sociales et syndicales

 

colloque

 

Le fait religieux en entreprise

 

L’Institut supérieur du travail, en association avec le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) organise une séance d’actualité

 

Lundi 18 octobre 2021

13h30 à 18h00

à Paris, Palais du Luxembourg


Programme
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En France, combien de salariés sont-ils syndiqués ?

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En France, le taux de syndicalisation est aujourd’hui le plus faible de son histoire, de l’ordre de 7% des salariés. Au moment du Front populaire et à la Libération, ce taux avoisinait les 50%.

Dans leur nouvel ouvrage Anatomie du syndicalisme, Dominique Andolfatto et Dominique Labbé font le point sur la question.

 

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Les historiens présentent habituellement la syndicalisation en France comme une longue faiblesse structurelle interrompue par quelques vagues de courte durée (1918‑1920 ; 1936‑1938 ; 1944‑1947 ; 1968). Cette présentation semble correspondre à la première moitié du xxe siècle. En revanche, après la Libération et pendant une trentaine d’années, la France a connu un véritable syndicalisme de masse.

 

— 1900-1939 —

Jusqu’en 1939, la syndicalisation globale semble suivre une sorte de cycle : de longues périodes de stagnation interrompues par de courtes vagues de syndicalisation : 1906‑1910 ; 1917‑1920 ; 1936‑1938 (graphique 1 ci‑dessous).

Graphique 1. Nombre de syndiqués à la CGT durant la première moitié du xxe siècle (échelle en milliers de syndiqués).

 

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 Source : Andolfatto et Labbé, 2011.

Les données du graphique reposent sur la convention : « un adhérent paie en moyenne 9 timbres (mensuels) par an ». Du fait de la rotation des adhérents et d’un certain laxisme dans la gestion, cette convention est probablement trop sévère et les effectifs auraient été supérieurs.

La population active salariée est presque stable entre 1906 et 1939. De telle sorte que le taux de syndicalisation épouse à peu près la courbe ci‑dessus.

Chacune des vagues de syndicalisation est un peu plus haute que les précédentes.

  • En 1908‑1910, la CGT atteint 450 000 adhérents, ce qui semble peu par rapport aux presque 9 millions de salariés, mais deux choses sont à prendre en compte. À l’époque, beaucoup de syndicats – représentant plusieurs centaines de milliers d’adhérents – n’adhèrent pas à la CGT. De plus, avant 1914, de nombreuses professions sont exclues en droit ou en fait de la syndicalisation. Par exemple, ce n’est qu’après 1918 qu’apparaissent les premières organisations de fonctionnaires. En appliquant le raisonnement aux seuls salariés qui peuvent se syndiquer (environ 5 millions), il apparaît que, au début du xxe siècle, il existe en France un syndicalisme de masse au moins dans certaines professions et certaines régions (Andolfatto et Labbé, 2006a).
  • En 1917‑1920, près d’un salarié français sur quatre est adhérent à la CGT ou à la CFTC qui vient d’être créée (Launay, 1986).
  • En 1936‑1938, plus de la moitié des salariés français sont adhérents à un syndicat, essentiellement à la CGT qui vient de se réunifier (4,5 millions de syndiqués). À l’avenir, elle ne comptera jamais autant d’adhérents.

Les reflux de 1920‑1922 et de 1938‑1939 ont à peu près les mêmes causes : échec de grèves massives mais mal organisées et sans caisses de résistance, suivies d’une répression patronale très sévère, divisions des syndicats et scissions (entre communistes et socialistes les deux fois).

Mais, une fois le reflux de 1920‑1922 achevé, la syndicalisation s’est maintenue à niveau plus élevé qu’avant‑guerre, autour du million d’adhérents pour une population active salariée proche de 9 millions.

Autrement dit, de 1922 à 1935, le taux de syndicalisation tournait autour de 12 à 15 % des salariés. Cela marque une présence réelle des syndicats dans la société française de l’entre‑deux‑guerres.

L’échec de la grève générale de novembre 1938, la répression -patronale et les divisions au sein de la CGT entraînent un reflux rapide et, à la veille de la déclaration de guerre (1er septembre 1939), il ne reste qu’un million de membres à la CGT, soit le niveau d’avant 1936.

 

— Le syndicalisme de masse (1945-1978) —

À la Libération, il y a presque autant de syndiqués qu’en 1936 (Prost, 1992, pour la CGT ; Bevort et Labbé, 1992, pour la CFTC), mais il est difficile de calculer un taux de syndicalisation précis du fait de l’absence de statistiques sur la main‑d’œuvre avant le recensement de 1949.

La syndicalisation en France depuis 1949 est résumée dans le graphique 2 ci‑dessous. En ordonnées du graphique, le taux pour l’année considérée. En effet, on ne peut se contenter des chiffres absolus, puisque la population active salariée passe de 11 millions en 1949 à 25 millions en 2018.

Graphique 2. Évolution du taux de syndicalisation en France de 1949 à nos jours.

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Sources : Labbé, 1996, Andolfatto, Labbé et al., 2007 et 2020b.

 

Au cours de cette période, trois phases peuvent être distinguées.

  • De 1948 à 1958, la syndicalisation recule rapidement avec une seule rémission entre 1953 et 1955. En dix ans, de 1948 à 1957, le taux a été divisé environ par deux.
  • Entre 1958 et 1967, le taux est stabilisé aux alentours de 23‑25 %. Comme la population active salariée augmente (de 13 à 15 millions), le simple maintien du taux signifie une hausse du nombre absolu d’adhérents, parallèle à l’augmentation des effectifs salariés. Ou encore, chaque année, le nombre des nouveaux membres a excédé les départs.
  • Entre 1968 et 1976, le taux remonte à 28‑30 %. La population active continuant à augmenter (de 15 à 17,5 millions), les syndicats ont donc réalisé chaque année un nombre important de nouvelles adhésions.

 Pendant une trentaine d’années, le syndicalisme a donc joué dans la société française un rôle important : des centaines de milliers de salariés y ont consacré une part de leur temps et des millions d’autres lui ont apporté au moins une contribution financière non négligeable. À cette époque, le taux de syndicalisation en France était comparable à celui de l’Amérique du Nord – dans les années 1970 – et supérieur à celui de l’Italie jusqu’en 1969.

On lit souvent que les syndicats français ont toujours été faibles (c’est le principal argument pour justifier les aides qui leur sont accordées). Pour la période allant de la Libération à la fin des années 1970 (soit plus de 30 ans), cela est manifestement faux.

C’est alors que s’ouvre l’époque actuelle caractérisée par la désyndicalisation. Elle va interroger, précocement, bien des observateurs (Noblecourt, 1990). Mais, beaucoup ont longtemps refusé de la voir, au mieux la sous‑estimant, au plus rejetant toute analyse critique.

 

— La désyndicalisation française (depuis 1978) —

Le recul a d’abord été très rapide, puis il s’est ralenti avant de laisser place à une quasi‑stabilisation des effectifs à un très bas niveau.

  • Entre 1978 et 1987, le taux a été divisé par deux (soit un recul moyen d’environ 7 % par an) ;
  • Entre 1988 et 2009, il est encore divisé par deux (soit un recul moyen d’environ 3,5 % par an).

Depuis 2010, les données disponibles indiquent au mieux une stabilisation à un niveau fort bas mais, puisque la population active salariée augmente toujours, le taux de syndicalisation continue à reculer.

Estimation des effectifs syndiqués depuis 2004

La dernière enquête exhaustive sur le sujet porte sur les années 1990‑2004 (Andolfatto, Labbé et al., 2007).

Pour les années postérieures à 2004, l’actualisation des données concernant chaque confédération a été faite à l’aide des élections professionnelles en supposant stable la relation entre le nombre d’électeurs et d’adhérents. Par exemple, en 2003‑2004, la FSU a obtenu 263 162 voix aux élections de la fonction publique d’État (Labbé, 2006). Elle avait à l’époque 120 000 adhérents. En 2018, à ces mêmes élections, elle a recueilli 209 278 suffrages, soit un recul de 21 %. En acceptant l’hypothèse d’une stabilité de la relation entre la proportion des adhérents et le nombre des électeurs, la FSU compte, en 2018, 95 000 adhérents (120 000 × 0,79).

Autre exemple : la CGT. En 2003‑2004, elle obtient 1,023 million de voix (cumul des suffrages obtenus aux élections des CE et de la fonction publique) et elle avait 540 000 adhérents (sans compter les retraités) ; en 2016‑2018, elle recueille 892 000 suffrages à ces mêmes élections soit un recul de 13 %, ce qui ramène le nombre de ses membres non retraités à 470 000.

Le même calcul a été appliqué à l’ensemble des organisations syndicales au niveau national mais aussi par branche. Les résultats globaux sont récapitulés dans le tableau ci‑dessous.

Ce calcul appelle quatre remarques. En premier lieu, l’hypothèse selon laquelle la proportion des adhérents dans l’électorat est stable est évidemment optimiste, surtout à une époque où l’on passe d’un syndicalisme d’adhérents à un syndicalisme d’électeurs, passage encouragé par la réforme des règles de représentativité au tournant des années 2008‑2010. Deuxièmement, l’hypothèse conduit à ce que le total des syndiqués suive l’évolution du nombre des suffrages exprimés aux élections professionnelles, alors que, dans les faits, l’abstentionnisme touche probablement plus les non‑syndiqués que les membres. Troisièmement, un certain nombre de timbres vendus par les trésoreries confédérales ne sont pas achetés par des adhérents en chair et en os, mais à l’aide de subventions patronales (comme les « chèques Axa »). Le calcul élimine ces adhérents « virtuels » dont le poids est croissant. Enfin, plus les années de base (2003‑2004) s’éloignent, plus est importante l’incertitude qui pèse sur les estimations.

Tableau. La syndicalisation en France en 2016‑2018.

Organisations

Adhérents

(en milliers)

Confédération générale du travail (CGT)

470

Confédération française démocratique du travail (CFDT)

480

Force ouvrière (FO)

300

Union nationale des syndicats autonomes (Unsa)

130

Fédération syndicale unitaire (FSU)

95

Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC)

120

Confédération générale des cadres (CGC)

110

Union syndicale Solidaires (USS)

80

NB : Les données incluent les retraités. Les effectifs de petites organisations syndicales propres à quelques corps de fonctionnaires, telle la FGAF (Fédération générale autonome des fonctionnaires), ou à certaines professions, tel le SNPL (Syndicat national des pilotes de ligne), ne sont pas pris en compte.

En comptant divers syndicats non confédérés, il y aurait au total, en 2016‑2018, 1,9 million de syndiqués en France. Ce total rapporté à la population active salariée (25,2 millions) donne un taux global de syndicalisation de 7,5 %. C’est‑à‑dire que l’implantation des syndicats dans le salariat a été ramenée à son plus bas niveau depuis la fin du xixe siècle.

De plus, ces rares adhérents sont dispersés entre sept confédérations et un nombre considérable de fédérations et de syndicats non confédérés, alors qu’en 1945, pour une syndicalisation relative six fois plus élevée, il y avait deux confédérations (CFTC et CGT) et un embryon de troisième (CGC).

 

— Sociologie des syndiqués —

Le noyau central du syndicalisme français contemporain est fourni par les salariés à statut des grandes entreprises nationales (SNCF, EDF, GDF, RATP, Aéroports de Paris, Arsenaux…), auxquels s’ajoutent les postiers et les employés de France Télécom, les policiers, les fonctionnaires de l’Éducation nationale, des Finances, de l’Équipement, des hôpitaux publics et les salariés des organismes de sécurité sociale. Avec les agents de la fonction publique territoriale et les employés des sociétés d’économie mixte – notamment de transport public dans les principales villes de province –, ces 7 millions de salariés, protégés par de solides garanties légales ou contractuelles, fournissent les deux tiers des syndiqués, l’essentiel des permanents et des dirigeants syndicaux. Tout naturellement, leurs préoccupations et leur vision du monde imprègnent l’ensemble du mouvement syndical.

À l’opposé, on trouve les 18,5 millions de salariés employés dans le « secteur privé » (soumis au droit commun et aux conventions collectives). Trois situations sont observées.

  • Dans quelques grandes banques et assurances, les entreprises de l’aéronautique, du pétrole, de la chimie, du Livre et de la communication, les services aux collectivités, on trouve une situation proche de celles des grandes entreprises nationales. Cela concerne un peu moins de 3 millions de salariés qui sont, eux aussi, dotés de solides garanties collectives et fournissent près des deux tiers des syndiqués du « privé ».
  • Une quantité équivalente de salariés de la métallurgie, l’électronique, l’agroalimentaire, le bâtiment et les travaux publics (BTP), la grande distribution ont des syndicats dans leur entreprise mais pas forcément dans leur établissement. Le syndicat y est souvent réduit à des élus invisibles en dehors des périodes électorales. Sauf exceptions, ces élus sont les seuls adhérents.
  • Environ les deux tiers des salariés du privé (12 millions) travaillent dans des déserts syndicaux (voir à ce sujet le chapitre sur les audiences et les implantations).

Quant à la quasi‑stabilisation des effectifs absolus durant les dix dernières années, elle n’est peut‑être qu’une illusion provoquée par la méthode d’estimation des effectifs. A fortiori, rien n’indique la moindre « resyndicalisation » contrairement à ce qui a été affirmé dans certaines publications du ministère du Travail depuis 2016 (voir l’encadré ci‑dessous).

 

Les dernières estimations officielles de la syndicalisation en France depuis 2016.

Le ministère du Travail a financé les deux recherches qui ont établi les séries des syndiqués depuis 1945 (Labbé, 1996 ; Andolfatto, Labbé et al., 2007). Pourtant, il y a quelques années, des statisticiens du ministère du Travail ont décidé – sans explication – de réviser ces résultats afin d’adoucir le recul de la syndicalisation (Pignoni, 2016 et 2017).

Cette révision a d’abord porté sur le niveau de la syndicalisation pour les années 1947‑1995.

Un syndiqué en France correspondant à un nombre moyen de cotisations mensuelles payées en une année, le ministère du Travail a retenu une « convention » (un adhérent pour 9 cotisations et non pas le ratio de 8 utilisé dans l’enquête de 1995). Cela conduit à abaisser le nombre d’adhérents de 12 %. Puis, considérant qu’au dénominateur du taux de syndicalisation, il n’y a que des actifs, ces statisticiens ont décidé de retirer les retraités du numérateur. Ce faisant, ils ont commis deux erreurs. En premier lieu, ils ont considéré que la proportion des retraités dans les syndiqués a été la même de 1948 à 1995, alors que cette proportion était très réduite jusqu’aux années 1980 et a atteint un maximum de 13 % des effectifs à la fin du xxe siècle. On ne comprend donc pas pourquoi toute la série 1949‑1996, déjà amputée de 12 %, a été encore abaissée de 14 %. Seconde erreur : dans tous les syndicats, les retraités acquittent 4 timbres par an et non pas 12. C’était donc tout au plus 4 % qui auraient dû être décomptés des effectifs et seulement pour les années 1990.

Ces amputations – erronées – réduisent en moyenne d’un quart le taux de syndicalisation sur toute la période 1949‑1996. Cela permet à ces statisticiens de prétendre que les syndicats français ont toujours été faibles, alors que, pour la période allant de la Libération à la fin des années 1970 (soit plus de 30 ans), cette affirmation est fausse.

Cette révision a également introduit un nouveau mode de calcul du taux de syndicalisation qui donne 11 %, pour ces dernières années, soit une augmentation de 40 % par rapport aux enquêtes antérieures. Bien que ce ne soit pas clair, le dénominateur du taux de syndicalisation exclurait désormais les chômeurs (pourtant comptés dans la population active) et serait calculé par rapport aux seuls salariés ayant un emploi. De plus, le nouvel indicateur s’appuie sur des enquêtes – par questionnaire et par sondage – aux résultats contradictoires : dans ces enquêtes, selon la question posée, le nombre de personnes déclarant adhérer à un syndicat varie entre 7 et 11 %. C’est le second chiffre qui a été retenu sans explication claire.

Les nouveaux taux – officiels – de syndicalisation tendent finalement à suggérer que la crise syndicale est moins grave qu’il paraît et que, ces dernières années, une certaine « resyndicalisation » se ferait jour. Pourtant, aucune confédération n’a fait état d’une augmentation significative du nombre de ses adhérents.

 

 Anatomie du syndicalisme, Dominique Andolfatto et Dominique Labbé, 278 pages, Presses universitaires de Grenoble, 2021, 20,00€.

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Table des matières



Chapitre 1. La défense des intérêts professionnels

Chapitre 2. Le cadre de l’action collective : métier ou industrie ?

Chapitre 3. La tradition issue du mouvement ouvrier 

Chapitre 4. Catholicisme social et mouvements autonomes

Chapitre 5. L’organisation

Chapitre 6. Finances et moyens

Chapitre 7. Combien d’adhérents ?

Chapitre 8. Les audiences aux élections professionnelles

Chapitre 9. Manifester et faire grève

Chapitre 10. La négociation collective

 

 

Bernard Vivier sur LCI, le 6 juillet 2021
« La réforme des retraites. Rentrée sociale: le feu sous la braise »

Sur France 2 au 20h du 2 mai 2021
«  1er mai : la CGT prise pour cible » 

 

 

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