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Les premiers 1er mai

  • Photo du rédacteur: Bernard Vivier
    Bernard Vivier
  • 22 avr.
  • 11 min de lecture

par Bernard Vivier


Le 1er mai est un jour à la fois chômé et férié. Depuis la revendication de la journée de travail des huit heures jusqu’à l’idée de grève générale, son histoire a marqué le mouvement ouvrier. Le 1er mai demeure un symbole important de la dynamique syndicale.


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C'est aux Etats-Unis qu'apparait pour la première fois l'idée de faire du 1er mai une date symbolique pour les revendications ouvrières. En novembre 1884 à Chicago, la « Fédération of organized trades and labor unions » se réunit pour son quatrième congrès annuel. Fondée en 188l, cette organisation syndicale deviendra en 1886 1'American Federation of labor (AFL) sous la présidence de Samuel Gompers (qui restera à sa tête pendant trente-huit ans, jusqu'ä sa mort en décembre 1920).


Le congrès est l'occasion de placer au premier plan des revendications la journée de huit heures et de décider une action de masse suffisamment puissante pour entrainer tous les travailleurs et sensibiliser l'opinion publique.


La date du 1er mai 1886 est retenue. Pourquoi le 1er mai ? Vraisemblablement parce que la fin du mois d'avril marquait habituellement aux Etats-Unis, l'expiration de nombreux contrats, baux, locations, etc et que les nouveaux contrats - de travail, notamment - couraient à partir du 1er mai.

De 1884 à 1886, les syndicalistes américains obtiennent dans quelques branches professionnelles l'instauration de la journée de huit heures.


- Les martyrs de Chicago  -


Les esprits sont donc très éveillés lorsque le samedi 1er mai 1886, de puissantes manifestations se déroulent dans tout le pays. On parle de 5 000 entreprises en grève, englobant 340 000 grévistes (pour 15 millions de salariés). Défilés et meetings popularisent la revendication centrale des huit heures : « Huit heures de travai1, huit heures de repos,

Et huit heures assis pour tout ce qu’i1 nous faut ».


Le 1er mai 1886 se déroule sans incident notable. Mais le 3 mai, aux portes de 1'usine de machines agricoles Mac Cormick Harvester de Chicago, en grève depuis le 16 février, une violente bagarre éclate entre grévistes et policiers. Des coups de feu sont tires ; plusieurs ouvriers sont tués.


Dans la soirée du 4 mai, un meeting de protestation réunit quelque 15 000 personnes sur la place Haymarket. Tout se passe dans le calme, jusqu'au moment de la dispersion. Alors qu'il ne reste plus que quelques centaines de manifestants, un peloton de policiers à cheval commence à charger. Au moment même, une bombe éclate faisant plusieurs morts parmi les représentants de 1’ordre.


La police procède à de nombreuses arrestations parmi les grévistes et accuse huit d’entre eux d'être à l'origine de l’attentat. La bombe, en fait, a été lancée par un anarchiste d'origine allemande, Schnaubelt, dont le rôle dans cette affaire n'a jamais été éclairci.


Le 17 mai, les huit accusés sont condamnés à mort, peine transformée en prison à vie pour deux d'entre eux et à quinze ans de réclusion pour un troisième. Le 1l novembre 1887, la sentence est exécutée : les quatre condamnés à mort sont pendus, le cinquième s'étant suicidé le 9. Six ans plus tard, le 26 juin 1893, le nouveau gouverneur de 1'Illinois, John Altgeld réhabilitera ceux que l'histoire appellera les « martyrs de Chicago ».


Entre temps, les syndicats américains entendent poursuivre leur action en faveur de la journée de huit heures.


A leur congrès de Saint-Louis, en 1888, ils décident de faire du 1er mai 1890 une nouvelle grande journée de manifestation. En 1889, le congrès de Boston confirme la décision. Cette date est aussi celle que retiennent en France les militants syndicalistes et socialistes.


- Le 1er mai et la grève générale  -


En fait, on ne peut guère établir de filiation stricte entre les l er mai d'Amérique du Nord et ceux lancés dans notre pays.


D'une part, les évènements américains de mai 1886 n’ont qu'un impact limité de l'autre coté de 1'Atlantique. Les grèves de Decazeville, au cours desquelles 1'ingénieur Watrin trouve la mort, l'essor du boulangisme ou le scandale des décorations (qui éclate en octobre 1887) occupent bien davantage les esprits.


C'est ainsi qu'en octobre 1888, au premier congrès de la « Fédération nationale des syndicats et groupes corporatifs », les évènements de Chicago ne semblent même pas avoir été abordés. Et la campagne lancée pour empêcher l’exécution des syndicalistes américains ne connait pas l'ampleur qu'auront en 1927 celle lancée en faveur de Sacco et Vanzetti ou celle de 1951 - 1953 en faveur des Rosenberg.


D'autre part, 1'idée d'une journée d'action ayant un effet décisif dans la réalisation des objectifs du Mouvement ouvrier remonte également, en Europe, à plusieurs années en arrière. Cette idée est indissociable de celle de grève générale, plus spécifique à notre continent. Elle a manifestement un but politique, celui de la destruction de 1'Etat et de la révolution sociale.


Dans le préambule aux statuts de l’Association internationale des travailleurs (AIT, la 1ère Internationale), créée à Londres le 28 septembre 1864, Karl Marx fait inscrire : « L'émancipation des travailleurs doit être 1'oeuvre des travailleurs eux-mêmes ».



Mais l'idée de grève générale n'est pas encore clairement formulée, pas plus qu'elle ne l'est au deuxième congrès de l'AlT, en septembre 1866 à Genève. En septembre 1868 à Bruxelles, le troisième congrès recommande cependant aux travailleurs « de cesser tout travail dans le cas où une guerre viendrait à éclater dans leurs pays respectifs ».


En France, l’idée apparait en 1887, au deuxième congrès de la Fédération des syndicats ouvriers. Deux ouvriers parisiens du bâtiment, militants anarchistes, Berger et Combomoreil, dont la protestation contre « le jugement inique de la bourgeoisie américaine » vient d'être repoussée, font adopter un vœu qui indique : « Considérant que les grèves partielles n'ont pu jusqu'à ce jour contraindre (avec) une efficacité absolue les exploiteurs à respecter les justes revendications des travailleurs, le Congrès national des syndicats ouvriers de France soumet aux corporations l'étude d'une cessation générale du travail. »


Un membre du syndicat des menuisiers de la Seine, lui aussi militant anarchiste, Joseph Tortelier, se fait le propagandiste de la grève générale.


En novembre 1888, le congrès de la Fédération des syndicats, réuni au Bouscat (Gironde) décide, sur la proposition de 1'ouvrier métallurgiste Jean Dormoy (2), d'organiser une grève générale en faveur des trois huit (huit heures de travail, huit heures de sommeil, huit heures de loisir). Ce thème des trois huit avait été envisagé dès 1866 et 1868 par les premiers congrès de l'AIT. Le texte adopté est clair : « Seule la grève générale, c'est à dire la cessation complète de tout travail, ou la révolution, peut entrainer les travailleurs vers leur émancipation ».


La date du 10 février 1889 est retenue. Raymond Lavigne, militant guesdiste, organise le mouvement, dont l'idée est reprise par le congrès socialiste de Troyes, en décembre 1888.


Les manifestations de février 1889 conduisent les participants au Congrès socialiste international, qui se tient à Paris en juillet 1889, à adopter une proposition de Raymond Lavigne. Il est donc décidé « l'organisation d'une grande manifestation internationale en faveur de la réduction des heures de travail, qui serait faite à une date fixe, la même pour tous ». La date choisie est celle qu'avaient fixée de leur côté les syndicalistes américains : le 1er mai 1890.


Un amendement propose d'adjoindre la grève générale à 1a manifestation prévue, mais il est repoussé. Le 1er mai aura donc un caractère essentiellement social.


Il faut noter qu'en novembre 1888, au congrès syndical international de Londres, le dirigeant socialiste belge Edouard Anseele avait repris la proposition faite en novembre 1888 au congrès français du Bouscat et avait appelé à une manifestation le premier dimanche de mai 1889.


- Le 1er mai 1890  -

Le jeudi 1er mai 1890 est donc, en Europe, le premier 1er mai. Friedrich Engels écrit ce jour-là : « Au moment où j'écris ces lignes, le prolétariat d'Europe et d'Amérique passe la revue de ses forces, pour la première fois mobilisée en une seule arme, sous un même drapeau et pour un même but immédiat : la fixation légale de la journée normale de huit heures. Le spectacle montrera aux capitalistes et aux propriétaires fonciers que les prolétaires de tous les pays sont effectivement unis ».


De fait, des manifestations ouvrières ont lieu dans toute l'Europe, en Allemagne, en Autriche - Hongrie (notamment à Vienne, Prague et Budapest), en Roumanie (Bucarest), en Suisse (Zurich, Bâle, Lausanne, Genève), en Belgique, en Hollande et dans les pays scandinaves. En Espagne et en Angleterre, ces manifestations n'ont lieu que le dimanche suivant, le 4 mai. La plus imposante est celle de Hyde Park, à Londres, qui rassemble 300 000 participants.


En France, les manifestations sont nombreuses. L'historien Jean Bruhat en recense 1883 en province (La Vie ouvrière, 2 mai 1973). Celle de Paris, contenue par les forces de 1'ordre, parvient à déposer une pétition au Palais- Bourbon. Des boulangistes, des orléanistes et des bonapartistes en font même partie.



Jules Guesde, au soir de ce 1er mai    1890 est satisfait. Il lance : « De même que les grognards du premier Empire se félicitaient par la suite d'avoir combattu à Austerlitz, de mème, camarades, vous pourrez dire plus tard : j'étais du premier 1er mai ».


Les manifestations du 1er mai 1890 n'ont pas, dans les faits, beaucoup fait avancer la revendication de la journée des huit heures, qui ne se réalisera en France que par la loi du 23 avril 1919.  Mais elles ont marqué les esprits. Dans Le Temps du 3 mai 1890, Jules Simon écrit : « Ce qui est grave, c’est le fait de s'être entendu par-dessus les frontières, d'avoir adopté un texte de réclamation commun, un moyen de procéder commun ; d'avoir mis en mouvement un si grand nombre de personnes appartenant aux nationalités et aux professions les plus diverses, d'avoir tenu, même dans les milieux les plus enflammés, la promesse qu'on s'était faite de ne pas mêler la politique ä la revendication sociale et de ne pas fournir de prétexte à la répression violente. Il y a là une modification profonde de l'ordre social ».


Le 1er mai suivant, en 1891, est marqué par de graves incidents à Fourmies, dans le Nord, où une colonne de manifestants se heurte à un barrage de gendarmes et de militaires, qui font usage de leurs armes. On relève neuf morts (dont un seul adulte) et trente-trois blessés. Ce 1er mai 1891 restera gravé dans les mémoires ouvrières.


Les 1er mai qui suivent se déroulent sans incident notable. La tradition s'affirme chaque année, mais sans obtenir de résultats appréciables. En 1897, Emile Pouget écrit dans Le Père Peinard  son regret de voir se succéder des 1er mai d'un calme désespérant : « Décrocher les huit heures ce n'est pas si cotonneux qu'on voudrait nous le faire croire. Ce n'est pas la mer à boire ! Seulement, le point n'est pas de nommer des députés socialos et d’attendre en suçant nos pouces que ces bouffe galettes aient pondu une loi limitant la journée de travai1 à huit heures. »

« Y a pas à tortiller : c’est un mauvais système que d’attendre que les alouettes nous tombent rôties du ciel gouvernemental. »

« Le jour où nous voudrons fermement les huit heures, nous n'aurons qu'à opérer nous-mêmes. Il n'y aura qu'ç nous entendre et à quitter les ate1iers et 1es usines une fois huit heures de travai1 accomp1ies. Ce jour-là, y aura pas d’erreur ! Ni patrons, ni gouvernants n’ayant assez de puissance pour nous faire travailler cinq minutes de plus, il faudra bien que les charognards mettent les pouces. »


- 1906 : la révolution manquée  -


Cependant, 1'idée de grève générale réapparait. Les guesdistes, qui en étaient partisans dans des premiers congrès de la Fédération des syndicats, opèrent un changement et s’y déclarent hostiles dès 1890. En revanche, les militants anarchistes s’en font les propagandistes acharnés.


Deux hommes bien différents jouent dans ce sens, un rôle important : un jeune avocat appelé à une grande carrière politique, Aristide Briand, et un journaliste aux idées anarchistes, Fernand Pelloutier (celui-ci devient en 1894 le secrétaire général de la Fédération des Bourses du travail).



Au congrès constitutif de la CGT, en septembre 1895 à Limoges, le principe de la grève générale est confirmé (par 86 voix contre 30 et 28 abstentions).


Le Comité de la grève générale, animé par Henri Girard, poursuit une action persévérante. Le discours d'Aristide Briand au congrès du Parti socialiste de décembre 1899 est largement répandu dans les milieux ouvriers.


Le congrès de Bourges de la CGT, en septembre l904, préconise une vaste campagne « afin qu'au 1er mai 1906, aucun ouvrier ne consente à travailler plus de huit heures par jour ». Cette décision, proposée par un jeune militant de la coiffure, Duberos, se justifie, aux yeux des militants, par le fait qu'elle unit à la fois : l'idée des trois huit, lancée dès 1866 par l'Association internationale des travailleurs et 1'idée de la grève générale.


Le texte adopté à Bourges indique : « Une agitation pour la journée de huit heures est un acheminement vers l'œuvre définitive d'émancipation ouvrière ».


La préparation du 1er mai 1906 suscite beaucoup d'activité. L'approche du jour en question, que d'aucuns présentent comme le « grand soir », se fait dans un climat tendu. La catastrophe minière de Courrières (Pas de Calais) en mars 1906 est suivie de grèves importantes dans les houillères, puis, en avri1 dans le bâtiment, la métallurgie, le livre, l'ameublement, la voiture. Le gouvernement interdit pour le 1er mai tout cortège et tout attroupement et procède à l'arrestation de dirigeants syndicaux.


Le jour du 1er mai, d'importantes forces de l'ordre font que les manifestations, bien qu’étendues (entre 100 000 et 200 000 participants à Paris), ne sont pas un succès. Un témoin oculaire, Eugène Morel, secrétaire du syndicat des journalistes, observe : « En fait, il n'y eut aucun incident notable, le grand chambardement, envisagé par quelques-uns avec une confiance naïve et par un grand "nombre avec une peur intense, ne se produisit pas ».


1er mai 1906 : le dernier 1er mai qui porte l’idée de grève générale
1er mai 1906 : le dernier 1er mai qui porte l’idée de grève générale

Les 1er mai des années suivantes ne sont plus associés à cet espoir de grève générale.


Pourtant, l'idee même de grève générale n'est pas morte.  En octobre 1906, au congrès d'Amiens (célèbre par sa résolution sur 1'independance du mouvement syndical à l'égard des partis), la CGT adopte un texte précisant que la lutte économique « n’est qu'un côté de l'œuvre du syndicalisme ; il prépare l'émancipation intégrale qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste ; il préconise comme moyen d'action la grève générale... ».


Emile Pouget, Victor Griffuelhes, Delesalle sont les propagandistes d'une action dont Georges Sorel s'affirme le théoricien. L'idée de grève générale s'oriente sur le terrain politique et, dans le sillage des enseignements de Lénine sur la révolution russe de 1905, est présentée com me une réponse à la guerre. En 1914 cependant, 1'échec est flagrant : pas plus le Parti socialiste que les syndicats ne vont bouger pour faire la « guerre à la guerre » et mettre en œuvre des décisions maintes fois proclamées.


Au lendemain de la première guerre mondiale, la tradition du 1er mai reprend, parfois ponctuée par des grèves (en 1919 notamment), le plus souvent i11ustrée par de vastes et pacifiques défilés.


Les 1er mai qui suivent n'ont plus l'esprit révolutionnaire des premiers 1er mai. Cependant, ils continuent à cristalliser – aujourd’hui encore – les revendications du monde ouvrier et constitue, à ses yeux, un symbole d'espoir et de progrès social.

Bernard VIVIER.


(1) Il est parfois admis de faire remonter 1'idée de grève générale au second Empire. Albert Thomas a pu signaler (in « Le second Empire ») que le 3 décembre 1851, au lendemain du coup d'Etat, le journaliste Emile de Girardin suggérait de faire autour de Louis Napoleon le « vide universel ».

« Proclamons, s'écriait-il, la grève universelle ! (...) L'isolement, la solitude, le vide autour de cet homme ! Rien qu'en croisant les bras autour de lui, on le fera tomber. Au contraire, tirez-lui des coups de fusils, vous le consolidez ».


Mais il s'agit là d'un texte à caractère politique, qui ne se rattache guère au mouvement ouvrier.

 

(2) Père de Marx Dormoy, ministre de 1'Intérieur de Léon Blum, en 1936 - 1937.



Bibliographie :

Abendroth Wolfgang : Histoire du mouvement ouvrier en Europe ; Maspero 1967.


Brecy Robert : La grève générale en France ; EDI 1969.


Bron Jean : Histoire du mouvement ouvrier français ; Les Editions ouvrières 1970.


Cadic Guy : Les premiers 1er mai à Paris. Mémoires de maîtrise d'histoire. CRHMSS - Paris l ; 1979.


Dommanget Maurice : Histoire du Premier Mai, SUDEL, 1953.             

       

Lefranc Georges : Grèves d'hier et d'au jourd'hui ; Aubier 1970.


Lefranc Georges : Le mouvement syndical sous la IIIè République ; Payot 1967.


Montreuil Jean (Lefranc Georges). Histoire du mouvement ouvrier en France des origines à nos jours ; Aubier, 1946.


Pirou Gaëtan : Les doctrines économiques en France depuis 1870. Armand Colin, 1934.


Rossel André : 1er Mai, 90 ans de luttes populaires dans le monde. Editions de la Courtille, 1977 (préface de René Duhamel, secrétaire de la CGT).


Vidalenc Georges : Le Premier Mai. Librairie syndicale Force ouvrière, sans date (1947 ?).


Articles de La Vie Ouvrière (CGT) 0l/05/1968 ; 30/04/1969 ; 29/4/1970 ; 03/05/1972 et 02/05/1973.


Le Petit Journal 13 mai 1906.



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