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  • Photo du rédacteurAntoine Vivier

Printemps écologique, un nouveau venu dans le paysage syndical


Le mouvement écologiste est aujourd’hui très présent et structuré de façon institutionnelle dans la vie politique. Il ne l’est pas - pas encore - dans le monde des relations sociales. L’émergence récente de Printemps écologique, le premier écosyndicat en France, marque une évolution qu’il faut suivre de près. Comment les autres syndicats vont-ils gérer cette nouveauté ?



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Depuis de longues années, le mouvement écologiste s’est structuré en partis politiques, aujourd’hui actifs dans les institutions de la République, depuis l’Assemblée nationale (impossible de ne pas y remarquer, au sein de la NUPES, les interventions de EELV, Europe-Ecologie-Les Verts !) jusqu’aux conseils municipaux en passant par le Conseil économique, social et environnemental (CESE). Si le nombre des formations politiques se réclamant de cette préoccupation a pu apparaître aussi riche que ses dissensions et courants internes, il est aujourd’hui acquis que cette implantation en politique modifie le paysage politique traditionnel et oblige l’ensemble des autres partis et des gouvernements du pays à en tenir compte, tant dans les joutes et les combinaisons électorales que dans l’établissement des programmes et des politiques de gouvernement.


Dans le monde des relations sociales et du syndicalisme, en revanche, rien de tel.

Certes l’évolution des textes réglementaires installe désormais l’exigence environnementale dans les travaux des Comités sociaux et économiques, les CSE. Dans les branches professionnelles- et pas seulement celles de la chimie ou de l’énergie- les échanges entre partenaires sociaux sont nombreux.

Certes encore, les organisations syndicales structurent des réflexions et des prises de positions sur les thèmes de l’environnement et de la responsabilité sociale d’entreprise. Dans les états-majors des confédérations, le sujet est géré par des spécialistes et des dirigeants qui savent développer des liens actifs avec les ONG, mouvements et associations ayant pour objet principal la question environnementale. La création du « Pacte pour le pouvoir de vivre » (initiative CFDT) et celle de « Plus jamais çà » (initiative CGT) l’ont montré.

Certes enfin, dans les entreprises, les directions générales- de façon déjà ancienne pour les plus grandes d’entre elles- ont créé une direction dédiée à ces problématiques et ont pu susciter la création de structures de réflexion et de propositions qui permettent à leurs adhérents de discerner les enjeux écologiques et les aborder avec un esprit prospectif, réaliste et concret à la fois. On pense par exemple à l’association Entreprises Pour l’Environnement (EPE) dont le président actuel n’est autre que Patrick Pouyanné, directeur général de TotalEnergies. Le choix d’un président venu d’une entreprise hautement concernée par le sujet souligne l’actualité et l’acuité de la question.


Mais, jusqu’à il y a peu, ces préoccupations étaient portées et traitées par les acteurs traditionnels du monde du travail, les syndicats et les directions d’entreprise.

Nouveau ! Un syndicat vient d’apparaître dont la raison d’être est fondamentalement la question écologique. Observons bien la forme juridique choisie : celle d’un syndicat loi du 21 mars 1884 et non pas celle d’une association loi du 1er juillet 1901, adoptée jusqu’à présent par quantités de mouvements écologistes. L’intention est affichée : agir dans l’entreprise, en appuyant sa légitimité sur la représentativité syndicale et en utilisant les moyens dévolus aux syndicats. L’interpellation d’une direction d’entreprise depuis l’extérieur de l’entreprise glisse désormais vers une interpellation interne à l’entreprise, dans les CSE, dans les négociations, dans les revendications courantes. Et ce, non plus en lien avec les syndicats traditionnels, relais d’une compétence extérieure mais en situation de quasi- compétition.

Tout comme l’arrivée de EELV a bousculé le jeu des partis traditionnels, cette démarche syndicale vise à bousculer le jeu des syndicats traditionnels.


Quand et comment est né ce premier syndicat écologique, cet écosyndicat comme il se qualifie lui-même ?


- Des chiffres et des dates -


Printemps écologique a été créé au printemps 2020 ; il a tenu son premier congrès en 2021. Maxime Blondeau en est le co-fondateur et le porte-parole.

En 2022, deux ans après sa création, il recense près de 300 adhérents et quelque 4000 sympathisants.

Son siège est à Paris, 127, avenue de Flandre 75019.

Plus de deux ans s’étant écoulé depuis sa création, il respecte désormais 6 des 7 critères de la représentativité syndicale énoncés par les articles L2121-1 et suivants du code du travail, notamment celui des deux ans d’ancienneté depuis la création. Le dernier des critères manquants pour obtenir la reconnaissance pleine est celui de l’audience : 8 % des suffrages exprimés au niveau des branches et au niveau national interprofessionnel, que Printemps écologique n’aura pas de sitôt.

Dans les entreprises, l’objectif est d’atteindre l’audience requise des 10% des suffrages exprimés pour obtenir la représentativité. En 2022, le syndicat avait atteint cet objectif des 10% dans 7 entreprises. C’est tout à fait marginal. Mais le but est de suivre la même méthode que l’UNSA depuis sa création en 1993, à savoir conquérir lentement, progressivement la représentativité dans les entreprises puis dans les branches et, un jour, espérer obtenir la représentativité nationale interprofessionnelle.

Nous le voyons : sa présence est aujourd’hui très modeste en France. On note des implantations dans environ 170 entreprises, notamment en Bretagne, à Bordeaux, Lyon, Toulouse, Paris, à l’université d’Angers.

Dans les entreprises, Printemps écologique s’est présenté aux élections CSE dans des entreprises de la tech et a obtenu quelques voix, chez Almond par exemple. Quelques créations de listes syndicales sont observées chez Vinci notamment ou dans une filiale de Total en liste commune avec la CFDT.


- Originalité de la démarche -


Pourquoi donc porter une attention au phénomène ? Trois raisons à cela.

Première raison : le profil des adhérents et militants. Les fondateurs sont jeunes et diplômés, sans grandes connaissances syndicales au départ – ils ont bien évolué depuis – mais avec l’idée que le syndicalisme est un bon moyen de faire avancer leurs idées. En adéquation avec le profil des premiers dirigeants, les sympathisants et militants appartiennent à une catégorie de salariés qui menace de faire cruellement défaut aux syndicats traditionnels : celle de la génération montante qui se montre de plus en plus indifférente à des organisations structurées de façon verticale comme les syndicats traditionnels (il en est de même pour les partis politiques) et qui se sentent puissamment mobilisés par les enjeux écologiques et climatiques.


La deuxième raison, qui découle de la première, est la volonté centrale pour ne pas dire exclusive de mettre une action syndicale marquée par les combats écologiques au cœur des réflexions des entreprises et pour permettre d’aligner les valeurs que les salariés ont à titre personnel avec l’évolution de leur entreprise.

Une lecture critique de cette démarche est de souligner qu’en privilégiant de façon appuyée pour ne pas dire exclusive les questions écologiques, ce type de syndicalisme ne répond pas à l’ensemble des besoins des salariés : emploi, pouvoir d’achat, conditions de travail, formation etc. Mais – et le parallèle avec EELV en politique peut être fait- ce n’est pas forcément un handicap. Ce peut même un avantage concurrentiel pour se montrer différent des autres syndicats. : le sociétal plus encore que le social.

Le Printemps écologique a mis au point une soixantaine de fiches méthodologiques, d’outils clés-en-main et de ressources pour

« accélérer la transformation écologique de l’entreprise tout en améliorant les conditions de travail et le dialogue en entreprise ».


Applications pratiques de Printemps écologique, qu’exprime son catalogue d’actions concrètes : agir dans les CSE et sur l’obligation qu’ont les CSE d’être consultés sur la RSE, promouvoir la création d’un droit de refus dans le code du travail, assurer une protection solide des lanceurs d’alerte, porter les aux revendications nouvelles des salariés liées à l’environnement et au climat (aménagement des temps de travail en temps de canicule…).


- Les syndicats bousculés -


La troisième raison de l’attention à porter au phénomène tient à la difficulté des organisations syndicales actuelles à développer une offre de thèmes revendicatifs et de méthodes d’action en réponse à la demande des jeunes générations. Les confédérations syndicales ont, depuis quelque temps déjà, bien perçu l’opportunité (s’ouvrir aux générations montantes) et le risque (vieillir doucement sur les générations actuelles). Elles n’ont pas pour autant à ce jour véritablement réussi à structurer une offre suffisamment attractive.


- La CFDT est la confédération qui s’est le plus tôt et le plus vite penchée sur la RSE et de l’écologie. La mise sur pied du « Pacte pour le pouvoir de vivre » en 2019 est aujourd’hui le résultat d’une coordination de plus de 60 associations, ONG, mouvements écologiques créée pour l’essentiel sous l’impulsion de Nicolas Hulot (Fondation pour la Nature et l’homme) et Laurent Berger CFDT). Si Nicolas Hulot s’est effacé, le dispositif demeure. Il permet à la CFDT de mailler des relations avec des mouvements et associations actifs hors des entreprises et d’opérer les connexions utiles le moment venu pour peser sur les décideurs économiques et les dirigeants politiques. En font partie, avec la CFDT, des mouvements environnementaux (Réseau Action Climat France par exemple), d’aide aux migrants (CIMADE notamment), de lutte contre la pauvreté (comme le Secours catholique ou la Fondation Abbé Pierre), d’éducation populaire (Ligue de l’enseignement, etc). LA CFDT est toujours en veille des mouvements naissants. En 2022, Laurent Berger, secrétaire de la CFDT participe à une rencontre organisée par Printemps écologique.

- La CGT a créé en contrepoint de la démarche CFDT un mouvement intitulé « Plus jamais ça » (renommé Alliance écologique et sociale), notamment avec Greenpeace, Les Amis de la Terre et ATTAC. Tout récemment, le CCN de la CGT des 14 et 15 juin 2023 a mis un coup d’arrêt à ce partenariat. Ce coup d’arrêt ne signifie pas que la CGT abandonne l’idée de connexion avec de tels mouvements. Elle explique cet arrêt comme « un rejet de la méthode de prise de décision sans débat démocratique interne » (Le Peuple, juillet 2023). Et « si la CGT ne s’interdit pas de travailler avec des organisations ou ONG (…) ces choix passeront nécessairement par un débat interne et respecteront les revendications de la CGT, ce qui n’avait pas été fait jusqu’à présent » (compte-rendu de la rencontre du 5 juillet 2023 entre la CGT et Plus jamais çà, cité dans L’Humanité des 1-2-3 septembre 2023).

- La CFTC et l’UNSA, membres à l’origine du « Pacte pour le pouvoir de vivre » s’en sont détachées récemment sans bruit, ne souhaitant pas entrer davantage dans une logique d’action collective par trop éloignée des questions professionnelles et peut-être aussi pour ne pas trop dépendre de l’influence grandissante de la CFDT.

- FO et la CFE-CGC n’ont pas déployé d’initiative dans ce sens, centrant volontairement leur action sur les thèmes revendicatifs du travail et des professions.


En 2010, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) a modifié son appellation (en ajoutant « et environnemental ») ainsi que sa composition pour y faire entrer les représentants de l’environnement. Lors du renouvellement de 2021, la représentation des mouvements appelés à siéger a connu un phénomène déjà observé sur la scène politique : l’éclatement des tendances et organisations en différents groupes au sein du CESE. C’est ainsi qu’à côté du groupe Environnement et Nature (11 organisations dont France Nature Environnement, WWF, Les Amis de la Terre ou la Ligue de protection des oiseaux) existe aussi le groupe Agir autrement pour l’innovation sociale et environnementale (7 organisations membres) sans oublier le groupe Alternatives sociales et écologiques (avec 3 organisations : Confédération paysanne, FSU, SUD). Le groupe Agriculture (6 organisations dont la Fédération nationale des chasseurs et la FNSEA) n’est bien évidemment pas absente des débats.

En côtoyant les organisations syndicales membres elles aussi du CESE, ces groupes à dominante ou à composante écologique éprouvent chaque jour leurs divergences, leurs convergences, leurs opportunités d’action communes ou, au contraire, leurs incompatibilités.

La montée en puissance des ONG en France, en Europe et dans le monde n’est pas récente. C’est ainsi que Les Etudes sociales et syndicales ont publié il y a quelque seize ans de cela plusieurs articles sur le sujet (voir liens ci-dessous). L’intérêt des jeunes générations aux questions environnementales n’est pas non plus la nouveauté de l’année. C’est la structuration de l’action qui est neuve. Printemps écologique ne se contente pas d’agir hors de l’entreprise ; il se dote de la forme juridique du syndicat loi de 1884 pour entrer sur les lieux de travail et dans les instances de concertation (CSE) et de négociation. Printemps écologique est une organisation plus que modeste, qui « vole sous les radars » et n’est pas connue du grand public. Mais, pour utiliser un vocabulaire de marché, la demande est là, qui n’est pas celle d’une petite niche et qui ne demande qu’à se structurer, soit par des opérateurs traditionnels (syndicats) qui sauront s’adapter et s’organiser en conséquence, soit par de nouveaux opérateurs (ONG), soit par une combinaison astucieuse des deux. Un concept et un mot nouveaux émergent : écosyndicat.

par Antoine Vivier le 13 septembre 2023


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