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  • Bernard Vivier

Valéry Giscard d'Estaing et les questions sociales et syndicales


par Bernard VIVIER

 




Il y a cinquante ans, le 27 mai 1974, Valéry Giscard d’Estaing accédait à la Présidence de la République. Son septennat fut contraint par l’urgence des mesures économiques, loin devant le déploiement d’innovations marquantes dans le domaine des relations de travail. Les réformes sociétales, en revanche, furent significatives.




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Polytechnicien, énarque, inspecteur des finances, secrétaire d’État, puis ministre de l’économie et des Finances pendant treize années (1959-1974), Valéry Giscard d’Estaing (VGE) n’avait pas, c’est peu dire, l’image d’un homme politique ancré dans les questions sociales. Ses origines familiales, sa formation, son style personnel, n’en faisaient guère un habitué des meetings du 1er mai ou des négociations avec les syndicats.

C’est cette image qu’il s’est efforcé de gommer dès avant son arrivée à l’Élysée. Le célèbre « Vous n’avez pas, Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur », lancé le 10 mai 1974, lors du débat télévisé de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle, a fait mouche. La phrase avait été finement ciselée, comme l’ont révélé les éléments de préparation du débat, signés Michel Poniatowski ou Lionel Stoleru et comme l’a indiqué la note rédigée par le député Républicain indépendant du Puy-de-Dôme Michel Duval, qui a incité le candidat Giscard à éliminer l’étiquette d’homme de droite et à « montrer qu’[il avait] de la générosité de cœur pour les petits et qu’[il n’était] pas l’homme des gros ».

Quelle a donc été la marque sociale du septennat Giscard ? Quelles ont été ses relations avec les organisations syndicales ?


-Des réformes contraintes par la crise-


La question des réformes est centrale dans le discours et les projets de VGE. Dans le même débat télévisé du 10 mai 1974 face à François Mitterrand, le candidat Giscard d’Estaing entend incarner « le changement sans le risque », propos rassurant pour son électorat de droite et du centre et, en même temps, porteur d’une dynamique nouvelle dans le champ politique. Il affirme : « Vous serez surpris par l’ampleur et la rapidité du changement ». En Conseil des ministres le 25 septembre 1974, il renouvelle son engagement : « La France doit devenir un immense chantier de réformes ».

La réponse concernant sa politique sociale a été conditionnée de façon massive par les événements économiques mondiaux, essentiellement par la crise pétrolière de 1973 qui a produit ses effets pendant cinq années, suivie aussitôt par le second choc pétrolier de 1978. Autant dire que l’urgence des mesures économiques s’est imposée comme une exigence absolue, loin devant le déploiement d’innovations sociales.

Le septennat a certes commencé par l’annonce rapide de mesures sociales dont la majoration du minimum vieillesse de 21 % au 1er juillet 1974, l’abaissement de l’âge légal de la retraite à 60 ans pour 2 millions de personnes au métier pénible, l’installation d’une allocation permettant de toucher 90 % du salaire pendant un an en cas de licenciement économique. Ces mesures étaient, somme toute, assez techniques, soucieuses d’équilibre budgétaire et de paix sociale. Elles n’exprimaient guère un projet social d’ensemble pour le pays et les entreprises.

En revanche, les mesures sociétales se sont montrées hardies et, de ce fait, controversées : majorité à 18 ans (juillet 1974), accès des mineures à la pilule contraceptive et à son remboursement par la Sécurité sociale et dépénalisation de l’interruption volontaire de grossesse (lois Veil de décembre 1974 et janvier 1975), divorce par consentement mutuel (juillet 1975).

Mais l’époque n’était déjà plus, en 1974 et 1975, au déploiement de nouvelles innovations dans le champ du social. Les chocs pétroliers étaient en train de mettre fin à la longue période des trente glorieuses. Il convenait de limiter les effets simultanés d’une faible croissance, d’une forte inflation et d’une désindustrialisation massive du pays.

La politique sociale du septennat a opéré un tournant draconien : le « plan Barre » de septembre 1976 a limité les hausses de salaire et a cherché à maintenir la compétitivité des entreprises. Le plan d’austérité de l’année suivante s’est efforcé d’accompagner les restructurations et de rendre plus souple le marché du travail. La création, en janvier 1979, du contrat à durée déterminée (CDD) en a été une illustration.

Ces efforts n’ont pas permis de contenir la progression du chômage. De 400 000 en 1974, le nombre de chômeurs a atteint 1 600 000 en 1981.

François Mitterrand, dans le nouveau duel télévisé de l’entre-deux-tours de l’élection présidentielle de 1981, a qualifié VGE « d’homme du passif ». Or, en 1988, à la fin du premier mandat de François Mitterrand, le nombre de chômeurs grimpait à 2,6 millions. En 1995, sept ans plus tard, il approchait les 3 millions. De 3,4 %, en 1974, le taux de chômage était passé à 6,4 % à la fin de l’année 1981, puis à 8,2 % en 1988 et à 9,6% en 1995.

VGE a été un président réformateur dans bien des domaines. Il ne l’a guère été ou n’a pu l’être dans le domaine social. Il a été un gestionnaire de la crise et a déployé d’utiles efforts pour en atténuer le choc ; il n’a pas été pas un « ingénieur du social », à l’instar plus tard d’un Jacques Delors. À une exception près, qui est de taille : la réforme de l’entreprise dont le sujet est toujours, cinquante ans après, d’une grande actualité. En juillet 1974, le comité Sudreau était constitué ; il a remis son rapport, « La réforme de l’entreprise », en février 1975.

Pierre Sudreau (1919-2012), ancien grand résistant et ministre du général de Gaulle, était député centriste et maire de Blois quand il présida la Commission sur la réforme de l'entreprise.


Le sujet n’était pas nouveau. En 1963, François Bloch-Lainé avait publié Pour une réforme de l’entreprise (éditions du Seuil). Au lendemain de Mai 1968, Jacques Chaban-Delmas avait développé ses conceptions d’une « nouvelle société ». Ainsi, au débouché du gaullisme (participation des travailleurs) et de mai 1968 (contestation de l’autorité hiérarchique, autogestion), la question de la gouvernance de l’entreprise se posait de nouveau. Écartant l’idée d’une cogestion à l’allemande, le rapport Sudreau prônait la notion de cosurveillance par les actionnaires et les représentants des salariés. Il visait à donner plus de place à l’information des salariés et à la concertation dans la vie quotidienne de l’entreprise.

Le rapport était bien de son temps. Ses traductions ne sont pourtant pas venues, à l’exception de la loi de 1977 sur le bilan social. Dans une interview à Antenne 2, le 13 avril 1976, VGE rappelait l’importance de cette réforme pour renforcer la cohésion sociale. Mais il précisait aussitôt qu’il avait été impossible de « le faire en 1975, parce qu’en 1975, l’économie française était dans une crise profonde et à ce moment-là on ne pouvait pas demander aux dirigeants d’entreprise et aux partenaires sociaux d’ajouter à cela la réflexion sur l’entreprise ». Il ajoutait : « Je crois que le moment est bien venu pour que la réforme de l’entreprise […] soit mise en jeu ». En 1976 pourtant, le rapport Sudreau était déjà enterré. Il a marqué son époque (plus de 100 000 exemplaires diffusés) et a servi de repère aux réflexions et innovations futures : lois Auroux en 1982, rapport Godfrain sur la participation en 1995, rapport Gallois sur la compétitivité des entreprises en 2012, rapport Senard-Notat sur les résultats de la mission « Entreprise et intérêt général » en 2018, loi PACTE « Pour la croissance et la transformation des entreprises » en 2019.


                                    -Un paysage syndical contestataire-


Les acteurs syndicaux des années 1970 n’ont guère facilité – c’est un euphémisme – les démarches de réforme sociale souhaitées par le Président de la République. L’heure était à la contestation, à la grève, à la rupture d’avec le capitalisme pour instaurer une société socialiste.

Edmond Maire (CFDT) et Georges Séguy (CGT) cheminant côte à côte dans un défilé parisien avec les leaders de la gauche politique. On y voit aussi au deuxième rang, entre Georges Marchais (PCF) et François Mitterrand (PS), Henri Krasucki qui succéda en 1982 à Georges Séguy au secrétaire général de la CGT. Henry Krasucki était membre du Bureau confédéral de la CGT depuis 1961 et membre du Bureau politique du PCF depuis 1964. © Archives nationales, fonds présidentiel Valéry Giscard d’Estaing.


Cette observation valait bien évidemment pour la Confédération générale du travail (CGT), passée en 1947 sous contrôle du Parti communiste français (PCF), lui-même aux ordres de l’Union soviétique. La CGT déployait alors une organisation militante solide dans des secteurs clés de l’économie : administration, entreprises publiques, chemins de fer, postes et télécommunications, énergie, presse, ports et docks, etc. Georges Marchais, secrétaire général du PCF de 1972 à 1994, et Georges Séguy, secrétaire général de la CGT de 1967 à 1982, siégeaient tous deux dans la même instance, le Bureau politique (Politburo en russe) du Parti communiste français. L’audience électorale de la CGT dans les entreprises (élections dans les comités d’entreprise), les moyens humains et financiers dont elle disposait et, plus que tout, sa capacité redoutable à organiser des grèves et des blocages de production en faisaient un outil de contestation quotidienne des réformes sociales du gouvernement.

Cette lecture marxiste de la société valait aussi pour la Confédération française démocratique du travail (CFDT). Bien plus qu’une déconfessionnalisation de la Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) – qui avait déjà eu lieu en 1947 –, le changement de statuts et la création de la CFDT, en 1964, répondaient au désir de rompre avec la société capitaliste. Les événements de mai 1968 ont accéléré l’évolution. Le septennat de VGE s’est situé tout entier dans cette période de tentation radicale de la CFDT, avec Emond Maire comme secrétaire général (de 1971 à 1988). L’indépendance par rapport aux partis politiques (différence essentielle avec la CGT) donnait à la CFDT son originalité. Mais sa revendication à devenir une force autonome de transformation sociale, une « deuxième gauche », l’inscrivait dans une voie proche de contestation du capitalisme : promotion de l’autogestion, de la planification démocratique, contestation de la propriété privée des moyens de production (actionnariat), hostilité à l’encontre de la hiérarchie en entreprise, pratiques d’occupation d’usines et de séquestration de cadres et de dirigeants.

Entre 1966 et 1979, la CGT et la CFDT ont signé quatre accords d’unité d’action, en janvier 1966, en décembre 1970 et deux autres pendant le septennat de VGE, un en juin 1974 et un dernier en septembre 1979. Ainsi, elles ont convergé dans les grèves et manifestations pour combattre l’économie de marché et l’entreprise libre. Dans les années 1973-1974, l’affaire Lip et d’autres conflits ont illustré le rêve autogestionnaire de la CFDT d’une entreprise sans actionnaires, sans patron, sans chef : « On fabrique, on vend, on se paie ».

En octobre 1974, de nombreux dirigeants de la CFDT ont participé aux Assises du socialisme et appuyé les efforts du Parti socialiste (PS) dans la conquête du pouvoir. La proximité avec Michel Rocard était grande. Un retour à une ligne plus syndicale, dite de recentrage, a débuté formellement en 1979 au congrès de Brest. Ce recentrage a mis du temps à s’installer dans l’ensemble de la confédération. Il ne s’est concrétisé véritablement et massivement dans les équipes CFDT en entreprise qu’au début de la décennie 2000. Si, aujourd’hui, la CFDT est clairement et sans ambiguïté positionnée dans une démarche réformiste, ce n’était pas le cas entre 1974 et 1981 pendant le septennat de VGE.

Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT de 1971 à 1988, eut à présider aux destinées d'une organisation syndicale promotrice des idées autogestionnaires au lendemain de mai 1968. Il impulsa le début du recentrage réformiste à partir de 1979.


Dans la Fonction publique, la Fédération de l’Education nationale (FEN) syndiquait presque la moitié des personnels concernés. La direction majoritaire de la FEN (tendance Unité, Indépendance et Démocratie) nourrissait des liens étroits avec le Parti socialiste. Une autre tendance (Unité et Action) était pour sa part reliée au Parti communiste. La clarification entre ces deux principales tendances de la FEN n’aura lieu qu’en 1992, à l’occasion d’une scission dont sont issues aujourd’hui l’Union nationale des syndicats autonomes (UNSA) et la Fédération syndicale unitaire (FSU).


-Trois confédérations réformistes-


Trois organisations se situaient, pour leur part, dans une vision réformiste et une pratique contractuelle des relations sociales.

Force ouvrière, dirigée par André Bergeron de 1963 à 1989, le « père tranquille » du syndicalisme français et champion de la négociation collective, se positionnait en interlocutrice fiable et exigeante à la fois des gouvernements de la cinquième République. Née du refus de militants de la CGT de voir leur organisation contrôlée par le Parti communiste, Force ouvrière a pris soin depuis sa création en 1948 de se mettre à l’écart de toute prise de position politique ou électorale. Plus qu’une raison de gouvernance interne (la diversité des sensibilités politiques à l’intérieur de Force ouvrière a toujours été très large, de la droite extrême à la gauche extrême en passant par les sensibilités gaulliste, centriste et socialiste), l’explication de ce positionnement est dû aux raisons de la création de la confédération, autour du refus de toute emprise politique sur le syndicalisme. Ce fut donc le cas pendant le septennat de VGE.

Pour sa part, la CFTC, présidée de 1970 à 1981 par Jacques Tessier a maintenu, au moment de la scission d’avec la CFDT en 1964, sa lecture réformiste et d’inspiration chrétienne des rapports sociaux. Comme pour Force ouvrière, la CFTC s’est toujours tenue à l’écart de toute convergence d’action avec des formations politiques. Au regard des réformes sociales de VGE, la CFTC a approuvé avec chaleur le rapport Sudreau, en harmonie avec sa propre lecture de l’entreprise et ses efforts pour promouvoir la participation des salariés aux décisions comme aux résultats financiers.

La Confédération générale des cadres (CGC) a été présidée par André Malterre de 1956 à 1975. Pour VGE, c’est Yvan Charpentié, président de 1975 à 1979, qui fut l’interlocuteur principal de VGE, puis Jean Menu, président de 1979 à 1984. Cette période était celle d’une recherche de conjonctions du syndicalisme cadre incarné par la CGC avec d’autres composantes de la société pour structurer un front des classes moyennes. Cette démarche n’aboutit pas. Ce fut aussi la période d’ouverture de la confédération aux techniciens et agents de maîtrise, par-delà le recrutement d’origine qui était celui des cadres et ingénieurs. En 1981, la CGC fait évoluer ses statuts et se dénomme depuis Confédération française de l’encadrement-confédération générale des cadres (CFE-CGC).

Les élections prud’homales de décembre 1979, nées d’une réforme de janvier 1979 conduite par Robert Boulin, ministre du Travail, ont permis de mesurer l’audience des différentes organisations syndicales auprès de l’ensemble des salariés français du secteur privé, quelle que soit la taille de l’entreprise, et notamment auprès des très nombreux salariés des petites entreprises où n’existaient pas de représentants du personnel.

Ce scrutin a confirmé la prépondérance électorale de la CGT : 42,4 % des suffrages exprimés, devant la CFDT (23,1 %), Force ouvrière (17,4 %), la CFTC (6,9 %), la CGC (5,2 %) et divers syndicats indépendants ou autonomes.

La vie sociale pendant le septennat de VGE a ainsi été contrainte, d’une part, par les terribles chocs pétroliers et leurs conséquences sur l’économie et l’emploi et, d’autre part, par un paysage syndical dont les deux composantes principales refusaient tout esprit de négociation et valorisaient la rupture radicale avec l’économie de marché. Pour VGE, il a fallu naviguer au plus près.

Audience des syndicats européens à l'Elysée, le 07 mars 1979. Edmond Maire (CFDT), premier à partir de la gauche et André Bergeron (FO), cinquième à partir de la gauche. © Archives nationales, fonds présidentiel Valéry Giscard d’Estaing.






Bernard Vivier, de l’IST, participera à une table ronde consacrée aux « réformes qui ont changé la société ».


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