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FO : le défi du dévéloppement

  • Photo du rédacteur: Bernard Vivier
    Bernard Vivier
  • il y a 1 heure
  • 23 min de lecture

par Bernard Vivier


Le 26ème congrès de Force ouvrière s’est tenu à Dijon du 20 au 24 avril 2026. Un congrès somme tout assez classique pour la troisième confédération française de salariés.

La ligne réformiste du Bureau confédéral conduit par Frédéric Souillot, secrétaire général, est confortée.

Le défi du développement est acté ; il va guider l’action des quatre prochaines années.


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* *


Entrer dans la salle d’un congrès Force ouvrière est toujours un moment particulier. Dans les congrès des autres confédérations syndicales françaises, le nombre de participants tourne aujourd’hui autour d’un petit millier, la tendance ces trente dernières années ayant vu ce nombre grandir de congrès en congrès.

A Force ouvrière, le nombre de congressistes a toujours dépassé allègrement les 3 000 et cette année environ 3 200 au bas mot. La raison est simple : chaque syndicat a le droit d’envoyer un délégué. Tous ne viennent pas bien sûr et confient leur mandat à un autre syndicat. La rapporteuse de la commission des mandats, Séverine Vavasseur, indiquait ainsi que 4 293 mandats avaient été validés, représentant 13 791 voix.

 

Un congrès syndical présente trois utilités :

- faire un point des années passées et débattre de l’action menée, que sanctionne le vote sur le rapport d’activité présenté par l’équipe dirigeante sortante ;

- positionner les axes revendicatifs futurs dans les évolutions attendues de l’économie et de la société et, en conséquence, confectionner et voter la résolution générale ;

- mettre en place la nouvelle équipe dirigeante.

 

Cette approche d’un congrès syndical ne suffit pas à comprendre sa dynamique. Comme tout rassemblement militant, un congrès est aussi un moment privilégié de retrouvailles entre militants. Les congrès des confédérations permettent à des délégués venus de toute la France, métropole et outre-mer (ce 26ème congrès FO a été particulièrement attentif à ses délégués ultra-marins) et aussi de toutes professions, de vivre un long temps (cinq jours à Dijon dans un hall des expositions de plusieurs milliers de places !) d’échanges, de fierté militante, de débats, d’accords et de désaccords, de discussions informelles (ah ! la buvette placée au centre de l’espace des partenaires du congrès : un des lieux à ne pas négliger).


- Une communauté militante -


Une organisation syndicale n’est pas seulement un appareil à produire des revendications, à défendre des statuts, à programmer des négociations ou des grèves. Elle est aussi une communauté militante, un rassemblement d’hommes et de femmes qui se prennent en main, qui veulent construire l’avenir, ne pas attendre qu’un appareil d’État leur dicte leur avenir ou, à l’autre bout du paysage politique, que des mouvements soudains et sans expérience viennent bouleverser la vie publique sans avoir la capacité de la façonner. L’épisode des Gilets jaunes en 2018 et 2019 a montré en contre-jour le rôle des syndicats à agir dans la durée et dans un regard réfléchi et une action structurée sur les évènements et sur la société.

Dans une entreprise, il en va de même. Les syndicats tout autant que les directions se méfient des mouvements incontrôlés, des grèves sauvages, des émotions violentes sans lendemain. La période actuelle n’est pas pauvre du développement de ces mouvements spontanés, coordinations, collectifs sans tête, débrayages nourris de réflexes catégoriels et corporatistes, revendications portées par des syndicats régionaux autonomistes dans les départements hors métropole.

Aux yeux de certains, les syndicats passent pour être ringards, dépassés, hors des aspirations des générations montantes. Sur la base du faible taux de syndicalisation en France, ils sont critiqués pour « ne représenter qu’eux-mêmes ».

Toutes ces critiques ne sont pas sans fondement. Mais elles portent sur le fonctionnement du syndicalisme français, sur ses difficultés à s’adapter, pas sur sa raison d’être.

Celle-ci est simple : entre l’État et les citoyens, les syndicats (comme les associations et les autres corps intermédiaires) en se structurant, donnent aux acteurs directement concernés les moyens d’être acteurs de leur vie ; ils donnent sens à la notion de démocratie sociale. Tout comme les partis politiques structurent l’espace politique, les syndicats structurent l’espace social.



Le 26ème congrès de FO n’a pas manqué de remplir toutes ces fonctions. Les échanges entre réformistes (largement majoritaires) avec les minorités prônant un syndicalisme de rupture radicale (trotskiste et anarcho-syndicaliste) ont été parfois vifs et le contraire aurait déçu l’observateur. Un congrès FO, dans le paysage syndical, fait un peu penser aux tribus gauloises d’un album d’Astérix. On s’y dispute souvent, on ne redoute rien sinon que le ciel nous tombe sur la tête. A la fin du congrès, on chante L’Internationale avant de rentrer chacun dans sa région d’origine, riche de la fierté collective des cinq jours passés ensemble.

Il est souvent dit que FO est une sorte d’auberge espagnole où l’on trouve de tout en termes de positions syndicales. C’est vrai et ce n’est pas un grave défaut. Tout l’art d’une équipe dirigeante FO et tout spécialement de son secrétaire général, est de réussir à faire cohabiter à l’intérieur d’une même organisation des courants très différents voire très opposés. Cela tient en partie à la structuration du mouvement syndical sur les principes du fédéralisme. Cela tient aussi pour FO à une culture ancienne de la diversité de courants.

A sa création en 1895, la CGT, que poursuit aussi FO depuis la scission de 1947, était déjà traversée par trois courants :

- réformiste, marqué par l’indépendance du syndicat à l’égard de toute emprise extérieure ;

- socialiste (au sens qu’on lui donnait à l’époque, celui de Jules Guesde ou d’Auguste Blanqui prônant une jonction syndicat-parti au bénéfice de ce dernier),

- anarcho-syndicaliste, prônant la rupture révolutionnaire par l’action directe des travailleurs, sans être subordonnés à un parti.

Dans l’histoire du mouvement syndical, l’opposition entre ces trois courants a été permanente. Comment faire quand le courant majoritaire se trouve embarrassé par d’autres, de façon jugée excessive ?

Dans certaines confédérations, il a été procédé à des exclusions ou au départ « volontaire » -si l’on peut dire- d’opposants à la ligne majoritaire. Les exemples sont nombreux, qui expliquent les scissions et la création de nouvelles organisations. Citons, entre autres exemples, les syndicats SUD en 1988 (congrès de la CFDT) ou la FSU, née en 1993 au lendemain d’un congrès de la FEN (devenue aujourd’hui UNSA).

FO elle-même est née dans les circonstances douloureuses de l’immédiat après-guerre, lors de la prise de contrôle de la CGT par le Parti communiste.

Faut-il donc, en cas de différends trop graves, chasser les opposants ou bien les conserver et les contenir dans l’organisation ?

Au prix d’une lecture trop superficielle de l’organisation (d’où l’expression un brin dédaigneuse d’une confédération « auberge espagnole »), FO a réussi à fédérer ces différents courants syndicaux qui remontent aux origines du syndicalisme. Ces cultures y sont toujours présentes et parfois bruyantes. Mais l’action générale n’en est pas au demeurant affectée dans la durée. Dans son allocution de clôture, Frédéric Souillot le rappelle : « Les débats, c’est ce qui fait la force de l’organisation ».

Qu’en est-il de ce 26ème congrès ?


- Un rapport d’activité voté à 89% -


Les votes montrent que la lecture réformiste de l’action syndicale est maintenant installée dans l’organisation. Le rapport d’activité et le rapport financier, votés à bulletins secrets, ont été approuvés de façon massive :

- rapport d’activité : pour : 10 346 voix (89,14%),

contre : 1 260,

abstentions : 1 150,

nuls : 8.

- rapport financier : pour 11 969 voix (96,45%),

contre : 441,

abstentions : 331,

nuls : 19.

Les textes des trois résolutions votées à main levée ont été approuvés à une écrasante majorité : résolution outre-mer, résolution générale, résolution sociale et protection sociale.



Le vendredi 24 avril après-midi, le congrès étant achevé, le Comité confédéral national (CCN) s’est réuni pour composer le Bureau confédéral. Le CCN est l’instance supérieure de la confédération. Il n’est pas un simple Parlement comme on le lit parfois. Il n’a pas pour rôle de voter les lois. Il ne peut pas être dissous par le secrétaire général, comme en politique le Président de la République peut dissoudre l’Assemblée nationale. Le CCN nomme l’exécutif de la confédération, c’est-à-dire le secrétaire général, le trésorier et les autres membres du Bureau confédéral ; il peut à tout moment leur retirer sa confiance et les démettre.

Au congrès de Dijon, le Bureau confédéral a été en partie renouvelé avec l’entrée de Laure Beyret, jusqu’ici conseillère confédérale en charge du handicap, Séverine Privat, secrétaire générale de l’union départementale de la Creuse, Franck Mary-Montlaur, secrétaire général de l’union départementale de l’Hérault et Yanis Aubert, secrétaire de l’union départementale de la Seine Maritime.

Plus de la moitié de la Commission exécutive a été renouvelée avec l’entrée de 18 nouveaux membres.

Avec 98,06% des suffrages 5 858 votes pour, 116 contre sur 5 974 voix exprimées), Frédéric Souillot est reconduit dans son mandat de secrétaire général. C’est mieux encore qu’en juin 2022 au 25ème congrès à Rouen, lors de son premier mandat, où il avait été élu avec 87,67% des voix. Sa progression est de près de 11 points supplémentaires. Il est évident que s’il se représente en 2030 (simple hypothèse car rien n’indique ce qui sera décidé à l’approche du prochain congrès), il ne pourra pas accroitre son score actuel (98,06%) de 11 points supplémentaires !

Pour sa part, le trésorier confédéral Patrick Privat a été reconduit avec 99,03% des suffrages. Pour lui, faire mieux à un congrès futur serait encore plus difficile !



Qu’en est-il précisément de cette ligne confédérale ?

Le rapport d’activité, un document long de 216 pages qui inclut le rapport financier, bénéficie d’une introduction générale de 9 pages qui à elles seules résument fort bien la ligne confédérale, en sept points que nous commentons ici.

- « redonner la place qui est la sienne à la négociation collective ». Cette affirmation placée en premier dans la liste des six thèmes majeurs de la confédération, est centrale pour FO.

La négociation collective de branche, bien plus que la négociation d’entreprise, présente la vertu pour les entreprises de la branche de fixer des règles sociales communes à toutes les entreprises et permet d’éviter ainsi le dumping social.

Pour les salariés, elle leur permet de bénéficier d’améliorations de leur condition quelle que soit la taille de leur entreprise, équipée ou pas d’une représentation syndicale.

FO valorise très logiquement de ce fait le paritarisme et les institutions nées des grands accords signés entre interlocuteurs sociaux, patronat et syndicats, comme l’assurance-chômage, les retraites complémentaires, la formation.

- « le salaire, première boussole des travailleurs ». FO est par définition le syndicat de la feuille de paye et, comme la CGT du reste, place cette préoccupation au tout premier rang de ses revendications. Mais à la différence de la CGT, la négociation et non pas la grève constitue l’outil premier de sa démarche, même si de façon aujourd’hui rituelle, le congrès n’a pas manqué de brandir l’arme de la grève générale à laquelle personne ne croit plus mais qui produit toujours une émotion collective et un effet rassembleur dans le congrès.

- « Faire de la réindustrialisation autre chose qu’un slogan ». La mise en valeur appuyée de ce thème donne à FO une vraie originalité sur l’échiquier syndical. L’attachement à l’industrie est motivé par le constat qu’un pays ne peut pas vivre et se développer sans activités productives industrielles. FO indique qu’emploi et salaire ne s’opposent pas à climat et environnement. Il est souligné la nécessité de « disposer d’un plan, d’une stratégie, d’une véritable vision de ce que doit être l’industrie », d’inscrire « la réflexion et l’action de FO dans ce temps long dont a besoin l’industrie ».

- « Les services publics, indispensables à la cohésion de la République ». Le bon positionnement électoral de FO dans la Fonction publique, l’approche des élections chez les fonctionnaires en décembre 2026, l’attachement aux valeurs républicaines rendent ce thème très actuel.

FO est la première organisation syndicale dans la fonction publique de l’Etat, la deuxième dans la fonction publique hospitalière et la troisième dans la fonction publique territoriale. Sur l’ensemble des trois branches de la fonction publique, elle est deuxième, dépassant de peu la CFDT depuis le précédent scrutin. C’est dire que les élections à venir sont importantes pour FO.

La campagne a déjà commencé. Ainsi, la CFDT vient de publier son enquête annuelle sur « L’état du travail en France », enquête dans laquelle apparait la perte d’attractivité du fonctionnariat aux yeux des générations montantes. Les organisations syndicales ont, par-delà les revendications traditionnelles des fonctionnaires (rémunérations, indice, statut, etc.), à gérer de nouveaux sujets : relations avec les usagers (incivilités, violences rencontrées au quotidien par les fonctionnaires au contact du public) ; exigences de performance et de réorganisation (souvent vécue comme une atteinte au statut des agents) ainsi qu’un phénomène discret et puissant à la fois : le renouvellement des générations. En effet, à court terme, 2 millions d’agents partiront à la retraite. Si l’attractivité de la fonction publique continue à décroître, les problèmes de recrutement vont se poser. C’est déjà clairement le cas dans l’enseignement.

- « Accroître nos implantations et notre représentativité ». Le nouveau cycle des élections CSE a démarré début 2025. Si FO est bien implantée dans la fonction publique, il n’en est pas de même dans les entreprises privées, où l’audience est inégale selon les branches. Le rapport d’activité le dit de façon aimable (il ne faut pas décourager les derniers de la classe) : « Nous continuons d’étudier les chiffres, notamment dans les branches, ce qui a fonctionné et ce qui a moins fonctionné. Nous avons quand même (NB : le quand même est révélateur) quelques raisons de positiver. Nous sommes représentatifs dans 73% des branches, soit 180 branches ; c’est 13 de plus qu’en 2021 ! ».

FO est toujours et pour un long temps encore la troisième organisation syndicale dans le secteur privé. Mais la progression de la CFE-CGC devient pour elle un horizon de préoccupation. Nous y reviendrons plus bas.

- « Pain, paix et liberté ». La situation politique internationale a trouvé au congrès de FO et au rapport d’activité matière à l’expression de préoccupations et de prises de position qui soulignent l’inquiétude des syndicats confrontés aux conséquences possibles pour notre pays.


- Pain, paix et liberté -


A la différence de la CGT, FSU, Solidaires et, dans une moindre mesure de la CFDT, FO ne prend pas position en faveur des Palestiniens dans le conflit israélo-palestinien. Le rapport d’activité n’apporte pas pour autant un appui à Israël ; il se place dans une analyse prudente de la situation. Ce rapport aborde l’ensemble des conflits et des tensions qui embrasent la planète, de l’Ukraine à l’Iran sans oublier les inquiétudes nées des actions conduites par les Etats-Unis au Vénézuéla ou au Groenland.

Au sujet de l’Iran, le premier jour du congrès a été pour les congressistes un moment d’émotion. Dans la salle se trouvaient Cécile Kohler et Jacques Paris, adhérents FO, qui venaient de sortir des prisons d’Iran où ils avaient été internés pendant près de quatre années. L’ovation qui leur fut adressée par le congrès était nourrie.


Cécile Kohlen et Jacques Paris, près de quatre années dans les prisons d’Iran.
Cécile Kohlen et Jacques Paris, près de quatre années dans les prisons d’Iran.

Dénonçant les va-t’en-guerre, le rapport d’activité, appuyé à la tribune par les propos très nets du secrétaire général, rappelle les mots de l’ancien dirigeant de l’organisation Léon Jouhaux (1879-1954) qui fut prix Nobel de la paix en 1951 : « L’unité des travailleurs fera la paix dans le monde ».

Répondant à des critiques qui lui étaient adressées, Frédéric Souillot ne tombait pas pour autant dans le pacifisme ou dans une opposition systématique à l’effort actuel de la France et de l’Europe pour renforcer son système de défense. Le 23 avril dans sa réponse aux délégués, il indique : « J’ai entendu « De l’argent pour l’hôpital, pas pour les Rafale ». Mais ce doit être pour les deux. Absurde d’opposer l’un à l’autre ». Très applaudi, son propos fut appuyé par de nouveaux applaudissements lorsqu’il l’acheva par un « Oui, à bas la guerre mes camarades ». Les visuels du 26ème congrès étaient illustrés du mot d’ordre « La paix par la justice sociale », mot d’ordre en écho à celui du Front populaire « Pain, paix et liberté ».

- « Inlassablement, défendre notre modèle social ». Ce point englobe différents sujets, en soulignant tout particulièrement l’attachement de FO à notre système de protection sociale.

Sur ce sujet, le rapport d’activité exprime beaucoup d’inquiétude, de désir de garder, de conserver, de garantir, de maintenir l’existant. En retour, il n’exprime guère de propositions qui permettraient de faire un constat des évolutions en cours, de voir comment dans la double contrainte des évolutions démographiques et des contraintes budgétaires, notre pays peut faire évoluer le dispositif actuel de protection sociale. Comme toute organisation syndicale, FO exprime là la nature première du syndicalisme qui est de conserver bien plus que d’innover. L’innovation, le changement sont souvent perçus par les militants syndicaux comme une addition de ruptures négatives qu’il s’agit de contredire, de rejeter. Les choses étant ce qu’elles sont et le changement s’imposant malgré tout, le mouvement syndical se trouve ensuite conduit à en négocier les effets et à établir les garanties nouvelles pour les salariés. C’est là que la négociation entre interlocuteurs patronaux et syndicaux trouve son utilité.



Au total donc, le 26ème congrès de FO s’est déroulé de façon assez classique : plaisir de se retrouver, examen attentif des sujets d’actualité, adoption d’une résolution générale à l’image des débats sur le rapport d’activité.

 

Est-ce à dire que ce congrès aura été une formalité ? Assurément pas. Trois sujets importants pour FO ont pu être observés :

-les différentes conceptions de l’action syndicale et des relations syndicats-partis ;

-l’affaiblissement de la composante trotskiste au sein de FO ;

-les défis du développement de FO.


- Les relations syndicats-partis -


Le premier sujet a permis de voir s’affirmer la ligne réformiste de l’organisation.

Sur le rapport d’activité, 243 militants se sont succédé à la tribune, entre le lundi 20 avril après-midi et le mercredi 22 avril au soir. Chaque orateur disposait en théorie d’un temps de parole de 4 minutes. Dans les faits, les 5 minutes étaient souvent atteintes et même dépassées, sous l’œil assez bienveillant du président de séance du moment.

Dans ces très longues heures du congrès, les positions des différentes sensibilités se sont exprimées. Et la ligne réformiste de la direction confédérale a été challengée par les militants adeptes d’un syndicalisme de rupture radicale, d’esprit anarcho-syndicaliste ou trotskiste.



Le jeudi 23 avril à 10 :00, la réponse du secrétaire général de la confédération à toutes ces interventions était donc un exercice difficile. Frédéric Souillot avait choisi une réponse débutant par un ton tranché, presque offensif en direction des opposants à cette ligne réformiste.

Démontant successivement les critiques faites pendant les deux jours précédents, le secrétaire général a adopté un ton incisif, mordant même. Les 45 premières minutes de sa réponse lui ont permis de répondre coup sur coup à ses opposants.

Ainsi, son propos en direction de l’ancien secrétaire général de l’union départementale de Brest, grande figure du syndicalisme révolutionnaire et de l’opposition à la ligne réformiste confédérale. Cet ancien secrétaire général d’union départementale étant connu de tous, Frédéric Souillot n’eût même pas à citer son nom pour rappeler ouvertement sa condamnation pour harcèlement sexuel, moral et agression à l’encontre de salariées de l’organisation. « Les salariées ont eu raison de déposer plainte » a lancé Frédéric Souillot avant de poursuivre « Plusieurs camarades, hommes et femmes, ont exprimé la problématique du sexisme en interne, il faut traiter le sujet. Ces comportements sont inacceptables et ne doivent plus se produire ».

La clarification suivante du secrétaire général portait sur la ville de Marseille et le syndicat des territoriaux. La confédération va mettre en œuvre une assemblée générale des adhérents pour « décider quel sera le bureau du syndicat des territoriaux et la ligne à tenir ». A l’évidence, ce syndicat avait eu jusqu’à présent une pratique de verrouillage des décisions par l’équipe en place.

Autre sujet : celui des relations entre FO et le Rassemblement national et des accusations de connivence entre ce parti et Frédéric Souillot. Le sujet est évidemment délicat. En répondant à ses opposants internes, le secrétaire général a par ricochet clarifié sa position aux yeux des nombreux journalistes qui s’interrogent sur ce sujet, les uns légitimement et sans malice, d’autres parfois avec un a priori critique.


Frédéric Souillot
Frédéric Souillot

Le propos du secrétaire général, chaudement applaudi debout par les congressistes, a été net : « Oui, nous sommes antifascistes et attachés à la démocratie, à la République une et indivisible. Nous sommes aussi anti-racistes, anti-xénophobe, contre l’antisémitisme, anti-islamophobe et contre toute idéologie de rejet de l’autre. Comme disait Jaurès, « c’est qu’au fond, il n’y a qu’une seule race, l’Humanité ».

Si cette affirmation a clarifié les suspicions portées sur la ligne confédérale à l’intérieur et beaucoup aussi à l’extérieur de FO, elle n’évacue pas le sujet hautement sensible des relations entre partis politiques et organisations syndicales.

L’actualité apporte chaque jour son lot d’interrogations sur les relations entre tel ou tel militant syndical et le RN, tout comme elle interroge aussi les liens avec LFI à l’autre bout de l’échiquier politique. Cette actualité n’est pas le fait d’une seule organisation syndicale. Toutes sont concernées.

Les directions confédérales ont adopté des positions assez différentes entre elles :

- condamnation sans réserve du Rassemblement national, sanction pour les militants qui fraieraient avec lui ainsi qu’un appel à lui barrer la route en votant pour les partis qui ont composé naguère le Nouveau Front populaire (LFI, EELV, PC, PS). C’est la ligne de la CGT, de la FSU et de Solidaires ;

- condamnation identique du Rassemblement national mais sans soutenir de façon catégorique les composantes d’extrême-gauche et de gauche de l’échiquier politique, en laissant aux militants, adhérents et sympathisants le choix de donner leur confiance aux espaces politiques du centre voire de la droite républicaine. C’est la ligne de la CFDT et de l’UNSA ;

- indépendance syndicale et refus inconditionnel d’exprimer un choix ou une orientation électorale en politique. C’est la ligne de FO, de la CFTC et de la CFE-CGC. Cette ligne s’appuie sur la distinction opérée entre engagement syndical et engagement politique. Le syndicat prend des positions syndicales sur les questions sociales ; il ne prend pas de positions sur les questions politiques, chaque adhérent étant libre d’agir à sa guise sur le terrain électoral.

Pour FO, cela permet de voir s’engager dans ses rangs des adhérents de sensibilités très diverses et même opposées. Ainsi, FO rassemble des adhérents qui en politique votent depuis l’extrême-gauche jusqu’au Rassemblement national.

Corolaire de cette ligne : le refus de voir des militants politiques investir les rangs d’une organisation syndicale pour se servir d’elle et en faire une courroie de transmission de leur idéal politique.


- Les trotskistes en recul -


C’est ici que le 26ème congrès de FO a permis d’observer un net recul de l’influence trotskiste dans ses rangs, même si ce recul ne réduit pas cette composante à néant.

Force ouvrière est née en 1948 du refus de voir le Parti communiste lui-même contrôlé par une puissance étrangère -l’Union soviétique- prendre la direction et les rouages de décision de la CGT.



Depuis, à FO, les courants trotskistes (qui s’inspirent des mêmes principes d’action léninistes et déploient les mêmes méthodes de prise du pouvoir que leurs cousins staliniens) ont agi pareillement, cherchant à influencer les décisions syndicales en fonction d’un objectif politique révolutionnaire.

Ces courants, quoique minoritaires, ont toujours été présents à FO. Ils pratiquent l’entrisme et l’infiltration dans les structures confédérées. Ils savent manœuvrer les assemblées générales et influencer les résolutions de congrès. Le 26ème congrès de FO en avril 2026 n’a pas échappé à la règle. Dans les commissions préparant les résolutions comme au moment de leur présentation en séance plénière du congrès, les tentatives ont été fréquentes, notamment dans les débats de la commission sur la résolution générale.

A FO, l’essentiel de ces courants trotskistes est incarné par une organisation, le POI. Une organisation ou plutôt deux, le POI et le POID, issues du même tronc. L’histoire des partis trotskistes en France est largement celle de ses scissions internes et des changements de nom. A FO, c’est l’Organisation communiste internationale (OCI) qui incarne l’essentiel du courant trotskiste. L’OCI créé en 1944 est devenu en 1981 le Parti communiste internationaliste (PCI) puis en 1985 le Mouvement pour un parti des travailleurs (MPPT), puis en 1991 le Parti des travailleurs (PT) puis en 2008 le Parti ouvrier indépendant (POI) a vécu une scission en 2015 pour donner naissance au Parti ouvrier indépendant (POI) et le Parti ouvrier indépendant démocratique (POID). Entre l’arrivée au secrétariat général de Marc Blondel en 1989 et celle de Frédéric Souillot, les trotskistes de FO ont connu des heures rayonnantes.

Dans leur livre Trotskisme, histoires secrètes de Lambert à Mélenchon (Editions Les Petits matins, 2024), Laurent Mauduit et Denis Sieffert, eux-mêmes anciens trotskistes de l’OCI, écrivent que les pratiques de l’infiltration de l’OCI- PCI au sein de FO lui ont permis « de pousser successivement quatre des siens, Marc Blondel d’abord, Jean-Claude Mailly ensuite puis Pascal Pavageau et, pour finir, Yves Veyrier au poste de secrétaire général de la confédération ».

L’affirmation n’est pas fausse… et n’est pas exacte à la fois.

Il est exact que ces militants ont été dans le passé membres ou proches ou ont eu de la sympathie pour le PCI. En vue de leur accession à la fonction de secrétaire général de FO, ils se sont assurés du soutien de ces militants trotskistes. Pour Marc Blondel, ce fut même bien davantage, l’appareil du PCI s’étant engagé depuis longtemps à son profit dans le noyautage des rouages de la confédération.

Mais l’affirmation est tout aussi inexacte. Le devoir d’État d’un secrétaire général de FO est de veiller à ce que toutes les composantes de la confédération arrivent à vivre ensemble. Devenir l’agent d’exécution du seul PCI aurait été suicidaire pour l’unité de la confédération et, au passage, source de déstabilisation grave pour l’intéressé. S’il est vrai, selon la phrase connue, qu’un ministre jacobin n’est plus un jacobin ministre, on peut observer que les secrétaires généraux de FO qui ont pu être engagés naguère ou jadis aux côtés de l’OCI- PCI n’ont jamais été en devoir d’exécuter fidèlement le programme du PCI.

En politique, un exemple comparable peut être fait au sujet de Lionel Jospin, qui fut lui aussi membre de l’OCI. Quand il devint Premier ministre, il avait depuis longtemps épousé la social-démocratie et avait délaissé la haine ancienne du petit ou grand bourgeois qu’il était devenu. L’expression « trotskiste un jour, trotskiste toujours » est une formule ; elle est loin d’être un déterminant intangible de la destinée des hommes et des femmes.

En 2018, l’arrivée au poste de secrétaire général de FO a vu Pascal Pavageau bousculer violemment l’œuvre de son prédécesseur Jean-Claude Mailly. Celui-ci a trouvé dans les rangs des militants réformistes, notamment dans la fédération des métaux et auprès de son secrétaire général Frédéric Homez, un appui essentiel. Depuis cette période, la vigilance active des militants réformistes a conduit FO à ne plus être aussi facilement ouverte aux intrusions trotskistes.



En 2022, lorsque Yves Veyrier a passé le relais à Frédéric Souillot, un militant clairement réformiste, les tractations avec l’une des deux composantes du courant trotskiste POI et POID (ce dernier étant minoritaire au sein de FO) ont permis une élection sans difficulté de Frédéric Souillot. Mailly et Veyrier ont-ils été proches des trotskistes ? Oui ? Non ? La question n’est pas ou n’est plus là. Comme secrétaires généraux, ils ont conduit l’organisation sur un axe valorisant l’indépendance syndicale ainsi que l’attachement à la négociation et au paritarisme, c’est-à-dire les deux grands piliers réformistes de FO.

Aujourd’hui, les militants trotskistes sont en repli. Pour combien de temps ? Ils gardent une présence certaine dans plusieurs fédérations ainsi que dans une vingtaine d’unions départementales, notamment celles de Bretagne. Les militants trotskistes ont cela de commun avec leurs cousins staliniens de ne pas uniquement penser la prise du pouvoir par les urnes mais par le contrôle de l’appareil. Et s’il importe de ne pas les surestimer en période agitée, il est utile de ne pas les sous-estimer en période calme.


- L’exigence de développement -


Le troisième sujet qui émerge du 26ème congrès confédéral est celui du développement. Ce sujet est évidemment moins attirant pour le commentaire d’une actualité immédiate que la question des relations entre FO et le Rassemblement national et autres partis politiques. Il est pourtant central et c’est probablement le point essentiel de ce congrès, celui qui conditionne l’avenir de l’organisation.



Le risque pour FO serait de se fixer une ligne directrice et de fonctionner en se contentant de reproduire le passé, en s’abstenant d’analyser les évolutions de la société et du monde du travail, en se contentant d’actualiser son programme sans se pencher sur ses pratiques de communication avec ses adhérents et ses électeurs.

Cette observation est bien évidemment commune à toutes les organisations syndicales. Certaines ont conduit le travail de prospective et en ont tiré les conséquences. On peut ainsi nommer la CFDT. En retour, on peut penser que la CGT qui, quoique disposant d’une grande force d’appareil et de structuration militante, n’a pas -ou pas encore- surmonté ses blocages internes et résoudre la force d’inertie produite par des fédérations trop autonomes les unes par rapport aux autres.

La conséquence serait rude. Qui n’avance pas recule. Les résultats d’audience dans les élections des entreprises du secteur privé donnent la tendance du développement ou du risque de déclin.

Le 26ème congrès de FO a donné les signes d’une prise de conscience et a indiqué que le Bureau confédéral est conscient de devoir conduire l’organisation en conséquence.

Car si l’audience de FO dans les entreprises lui permet de se maintenir au troisième rang de l’ensemble syndical français, une certaine érosion est constatée.

La concurrence syndicale grandit, qui s’observe à la lecture des résultats des élections dans le secteur privé (CSE+ TPE+ agriculture). Les derniers chiffres publiés par le ministère du travail en 2025 portent sur le cycle électoral 2021-2024.

Sur les douze années de mesure de l’audience, Force ouvrière est en léger retrait : 15,94% en 2013, 14, 91% en 2025.

Les autres organisations syndicales vivent elles aussi des évolutions :

CFDT : 26,00% en 2013, 26,58% en 2025. C’est une évolution dans la stabilité.

CGT : 26,77% en 2013, 22, 21% en 2025. C’est une évolution dans la régression, qui a permis à la CFDT de devenir la première organisation en 2017.

CFTC : 9,30% en 2013, 9,58% en 2025. C’est une évolution dans la stabilité.

L’évolution de l’audience de ces trois organisations ne modifie pas et ne modifiera pas dans un futur proche le classement d’ensemble. FO est bien toujours et pour un temps certain la troisième organisation syndicale en France dans le secteur privé.

En revanche deux organisations progressent, dont l’audience pose question.

La première est l’UNSA : 4,26% en 2013, 6,45% en 2025. Pour FO, cette progression n’est pas immédiatement gênante. Le rapport au 26ème congrès FO observe que l’UNSA reste non représentative et qu’« au rythme de sa progression, il lui faudra seize ans pour rejoindre le club des représentatifs ».


- Plus de cadres que d’ouvriers -

La vraie concurrence est celle de la CFE-CGC. En 2013, son audience dans le secteur privé était de 9,43%. En 2025, l’audience s’est hissée à 12,95%. Rapproché aux 14, 91% de FO en 2025, ce résultat invite à penser que le croisement des deux courbes à moyen terme est une hypothèse à ne pas négliger.

Certes, les zones de recrutement et d’influence électorale des deux organisations sont plus complémentaires que concurrentes. L’absence -volontaire- de représentativité de la CFE-CGC dans le premier collège aux élections CSE apporte à FO le parapluie protecteur contre une éventuelle concurrence de la CFE-CGC dans cette catégorie du salariat. Pourtant, l’évolution du monde du travail est réelle, qui réduit de façon nette les populations inscrites au premier collège et qui accroit celles inscrites au deuxième collège.



En 2020, pour la première fois dans notre histoire sociale de notre pays, le nombre de cadres en France a dépassé celui des ouvriers. Selon l’INSEE, la part des ouvriers a reculé de 30% à 19% entre 1982 et 2022 tandis que celle des cadres a progressé de 8% à 22% pendant la même période.

Ainsi, en dehors de toute volonté et de tout talent propre à chaque organisation, les évolutions de la population des entreprises favorisent la CFE-CGC et défavorisent FO.

Un regard porté sur les orientations et le fonctionnement de FO indique une réelle volonté d’agir. La confédération en est à ses débuts mais, comme on le dit, il faut un début à tout.

- La syndicalisation des personnels d’encadrement est donc un enjeu fort. FO-Cadres, anciennement Union des cadres et ingénieurs FO (UCI-FO), a tenu son congrès à Arras les 4 et 5 décembre 2025. Ce fut l’occasion de placer les différentes fédérations en face de ce défi. Ainsi dans la fédération FO-énergie, 19% des adhérents FO sont cadres alors qu’on en compte 35% dans les personnels des industries électriques et gazières (IEG) voire 60% dans certains secteurs. Certaines fédérations se sont mises en œuvre de déployer des moyens. Exemple : à la FGTA-FO (qui couvre notamment les activités agricoles et agro-alimentaires et les commerces de distribution alimentaire), des actions sont mises en place : formation syndicale adaptée pour les cadres, accompagnement personnalisé (mentorat), valorisation des adhérents cadres dans l’organisation.

La route est longue car la culture FO est encore très marquée par ses origines et par son implantation dans le premier collège des entreprises.

- Le nom même de la confédération interroge. Force ouvrière était en 1948 une marque évidente. Elle l’est aujourd’hui de moins en moins. Changer d’appellation, de logo serait à l’évidence un chantier délicat et peut-être incertain. Pour l’heure, on observe que l’utilisation de l’appellation Force ouvrière dans les supports de communication de la confédération s’estompe au profit des deux seules lettres FO.

Alors, garder et donner un autre contenu aux deux lettres FO ? Par exemple : Force organisée ? Dans une organisation qui fait si souvent référence à la Charte d’Amiens (1906) ou à la généralisation de la Sécurité sociale (1945), la fidélité à l’Histoire est immense. Les générations montantes y sont-elles elles-mêmes si attachées ?

- Les efforts pour donner à FO une présence plus grande aux femmes et aux jeunes militants est encore à poursuivre. Dans son discours d’ouverture au 26ème congrès, Frédéric Souillot a affirmé que l’organisation compte aujourd’hui 52% de femmes et 48% d’hommes et que la moyenne d’âge des adhérents était de 49 ans en 2022 et de 44 ans aujourd’hui. Faute de précisions sur ces données et à observer la sociologie, l’âge moyen et le sexe des délégués au congrès de Dijon, ces affirmations peuvent susciter une interrogation. Il est vrai que les délégués à un congrès se trouvent choisis parmi les militants aguerris et anciens et que les adhérents « de base », plus jeunes n’ont pas la propension à s’y rendre dans les mêmes proportions.

- L’appareil permanent de FO est en renouvellement. A la tribune du 26ème congrès, Frédéric Souillot a mentionné qu’entre 2022 et 2025, 39 unions départementales et 8 fédérations ont changé de secrétaire général. On sent là un effort, une impulsion de la confédération dans son ensemble, qui traduit le désir d’être davantage le reflet de la sociologie des salariés. Dans les unions départementales par exemple, une observation des profils des nouveaux secrétaires généraux (que le magazine confédéral L’InFO militante publie et valorise régulièrement) montre une part de femmes plus grande qu’auparavant ainsi que des profils professionnels qui donnent au secteur privé des places jusqu’ici fortement occupées par des personnels à statut.

 

Débats sans graves affrontements internes, programme actualisé, renouvellement de l’équipe dirigeante, regard tourné vers le développement : le 26ème congrès confédéral de FO a tracé la feuille de route pour les quatre années à venir.




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